Antoinette WEIBEL

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Antoinette WEIBEL

 

Dans notre dernier bulletin trimestriel nous avions annoncé le décès de notre camarade Antoinette WEIBEL et nous avions rappelé qu’elle fut arrêtée avec huit autres membres du ré seau de résistance en 1941 en même temps que Marie-Thérèse Fleury. Déportée dans les camps nazis, notamment à Ravensbrück, elle revint en 1945 et repris son activité professionnelle. Durant plusieurs années elle participa au Bureau national de notre association.

En 1994, notre président, Camille TREBOSC, lui demanda de lui parler de son engagement de résistante, de son arrestation et de sa captivité. Le 15 mai 1994, Antoinette répond, affectueusement, à Camille et aujourd’hui ce témoignage est très important pour nous car il donne une vision de la situation en Alsace au début de l’Occupation allemande, il apporte des informations sur la résistance qui se met en place au quotidien à Paris, la dénonciation, le procès et la déportation. Le prix payé a été lourd, dit-elle, neuf arrêtés en 1941, trois survivants !…

Mon vieux Camille,

Tu m’as demandé de te parler de mon engagement dans Libération PTT. En ce qui me concerne, cela faisait suite à un engagement antifasciste plus ancien.

Avant guerre, je vivais dans ma province natale d’Alsace, et j’étais dame-téléphoniste au central de Strasbourg. syndiquée à la C.G.T.U.  j’étais sensibilisée à ce qui se passait dans notre pays et chez nos voisins d’Outre-Rhin. Nous pouvions entendre les vociférations d’Hitler à leur radio et, par les réfugiés antifascistes qui étaient arrivés chez nous en 1933, après la prise de pouvoir des nazis, nous savions, de source directe, de quelles exactions ce régime était capable. Etre  anti nazi me semblait donc normal.

Au moment de la mobilisation de 1939, nous avons été évacués avec toute notre administration, et des milliers d’Alsaciens et de Mosellans résidant le long de la ligne Maginot, et lorsque nous sommes rentrés chez nous, après l’armistice de 1940, nous avons eu la pénible sur prise de trouver notre Hôtel des Postes investi, non par des militaires allemands mais par des fonctionnaires nazis, qui avaient aussi pris possession de toutes les autres administrations et services de la ville. On nous fit comprendre très rapidement que nous n’é ions plus citoyens français mais sujets du 3ème Reich. Hitler avait tout simplement ré annexé les trois départements de l’Est : Bas-Rhin, Haut-Rhin et Moselle.

Comme mon mari travaillait à Paris et que, pour ma part, je n’avais pas envie de devenir postière allemande, il fa lait que je parte. Je le fis, de façon un peu aventureuse, munie d’un ordre de mission de complaisance, que me délivra un vieil inspecteur principal de la Direction, et je me présentais à la Direction des Télécom, à Paris, où l’on s’étonna de ma démarche, dans l’ignorance totale de ce qui se passait en Alsace et en Moselle.

C’est ainsi que je suis devenue parisienne, en automne 1941, attachée au Central Régional de Paris et, vu ma connaissance de la langue allemande, interprète sur les lignes réservées aux autorités occupantes. C’est également ainsi, que je fis la connaissance de Suzanne Gouzien, épouse de notre ami Marcel Gouzien (1). Comme la dé faite et l’occupation du pays nous inspiraient la même consternation et la même indignation, nous avons sympathisé et la suite vint tout logiquement.

Au printemps 1941 Marcel Gouzien me demanda si j’acceptais de prendre chez moi une Ronéo, qu’il fallait recaser à la suite de l’arrestation d’un groupe d’amis, et qui devait servir à l’impression de tracts et de journaux qui devaient informer nos col lègues, désemparés par la dé faite et troublés par les mensonges de la radio et de la presse « collabos », de ce qui se passait réellement et de ce qu’ils pouvaient faire eux-mêmes, qui travaillaient dans une administration ayant pour fonction la transmission des communications – postes – téléphones - télégraphes. Cette Ronéo fut apportée chez moi fin avril ou début mai 1941, et ce furent Bévillard et Laumain qui vinrent pour la mise en route et Bévillard qui devait faire les tirages, par la suite. J’ai rencontré aussi, quelquefois, Vialanex pour la remise de journaux. À ce moment-là, ils étaient tous trois des inconnus pour moi. Au bout de quelques temps la Ronéo tomba en panne et, comme la police commençait, en cet été 1941, à faire des perquisitions systématiques d’immeubles, dans certains quartiers, je jugeais plus prudent de camoufler la machine et avec mon mari nous l’avons entreposée dans une cave vide de la maison. Ce fut une bonne idée car, lors de mon arrestation, elle échappa à la fouille de la police et put resservir par la suite.

Mon activité fut de courte durée car, en octobre 1941, Bévillard a été dénoncé par une collègue de son bureau qui l’avait vu glisser des tracts dans les vestiaires du personnel, il avait commis l’imprudence de noter ses contacts dans un carnet trouvé chez lui, nous nous sommes retrouvés le 19 octobre, à la P.J. de Pa ris, en même temps que Marie–Thérèse Fleury, Louis Sabini, Gabriel Laumain, et une jeune femme du nom de Josée Alonso, qui n’était pas postière et dont j’ignore le rapport à notre organisation.

J’ai d’abord été internée à la Petite-Roquette où, fin décembre 41, la police allemande est venue me chercher pour me transférer à la Santé.

Notre procès a eu lieu en juin 1942, devant le Tribunal militaire allemand, siégeant à la prison du Cherche-Midi et, à cette occasion, j’ai revu Vialanex et fait la connaissance de Pape et d’Escaré arrêtés après nous.

La sentence fut :

n la peine de mort pour Bévillard et Laumain pour activi é d’aide à l’ennemi du 3ème Reich

n des peines de détention pour Pape, Escaré, Sabini, Vialanex et moi pour complicité d’aide à l’ennemi

n le non-lieu pour Marie-Thérèse Fleury et Josée Alonso, assorti de maintien en détention parce qu’elles restaient « possiblement dangereuses » pour le 3ème Reich

n Bévillard et Laumain furent fusillés fin juin 1942

n Escaré, Pape, Sabini et Vialanex sont partis à Oranienbourg où Escaré et Sabini sont morts.

n Marie-Thérèse Fleury et Josée Alonso sont mortes toutes deux à Auschwitz

n Moi-même, après mon passage dans différentes prisons allemandes, j’ai échoué à Ravensbrück, pour finir ma détention à Mauthausen.

 

Voici la brève histoire de notre groupe, du moins ce que j’en sais, moi, si notre activité a été modeste et limitée dans le temps, le prix à payer a été lourd : sur 9 camarades arrêtés en octobre 41 et début 42, ne restaient que 3 survivants en 1945.

J’espère, mon cher Camille, que ce qui précède, correspond à ce que tu attendais de moi, si non tu trieras ce que tu juges utile.

Très amicalement à toi, Antoinette

(1) Marcel Gouzien : ce technicien PTT, pendant les années noires de l’Occupation, était chargé de l’organisationclandestine de la lutte dans les services des télécommunications. Il était affecté au Central Gravelle.

Arrêté le 1er mars 1943 par les Brigades spéciales (police française en relation avec la Gestapo), il détenait les plans des câbles téléphoniques de la « Commandantur » entre Paris et Berlin. Laissé mourant par ses tortionnaires, il fût transporté à l’Hôtel Dieu puis à hôpital Rothschild.

Son évasion fut décidée par les dirigeants de l’organisation clandestine, Camille et Paule Trébosc furent chargés de cette mission et le 1er mai 1943 l’opération était réussie.

Après la guerre, Marcel Gouzien repris une activité militante à la CGT, il poursuivit sa carrière professionnelle et termina Chef de Centre à Saint-Lô.

 En 1968, il reçut la Légion d’Honneur à titre militaire. Il était aussi secrétaire administratif du Comité Parisien de Libération. Marcel Gouzien est décédé en 1982.

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