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Témoignage

 

Cécile et Mickel DELUGIN

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Michel DELUGIN, secrétaire général puis président de « Libération Nationale PTT-ANACR » nous a quittés en mars 2016, son épouse Cécile quelques années plus tôt. Nous savions tous que Cécile avait été déportée à l’âge de 16 ans. Mais beaucoup d’entre nous ignorions l’histoire de la famille de Cécile DELUGIN. Dans « Notre Musée » de mai dernier, dont Michel fut le directeur de cette revue jusqu’à son décès, Julie BAFFET, Rédactrice en chef, a recueilli des témoignages et des informations sur la famille de Cécile notamment auprès d’une de ses sœurs Huguette BINESTI.

Huguette et Julie nous ont autorisés à publier ces propos rédigés sous le titre « Mémoires pour l’avenir », nous les remercions très sincèrement, ces pages serons très appréciées par nos lecteurs qui ont bien connu notre camarade Michel DELUGIN.

                                                                                     Charles Sancet

Dorigine juive, Huguette a été cachée avec une de ses sœurs Eliane au sein d’une congrégation religieuse à Saint-Omer dans le Pas-de-Calais. Elle a perdu ses deux parents durant la guerre et a été en partie élevée, à partir de 1950, par Michel Delugin qui fut, pendant de nombreuses années, le directeur de cette revue.

-Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

-Je m’appelle Huguette Binesti. Mes parents – les Allouche – sont arrivés de Constantine en France en 1937 alors que j’avais à peine quelques mois. Ma sœur aînée Cécile était âgée de 9 ans, la seconde Eliane avait 3 ans et j’ai eu plus tard, un petit frère prénommé Gérard qui est né à Paris en 1942.

En 1944, j’avais 6 ans, lorsqu’une partie de ma famille a été prise par la police. J’ai immédiatement perdu mon père. Ma sœur Cécile a été déportée en même temps que notre mère. Eliane et moi, nous avions été préventivement cachées à partir du mois de septembre 1944. Nous vivions auparavant à Paris dans le quartier du Marais, aux 25 rue des Ecouffes. Nous étions une famille heureuse. Mon père était peintre en bâtiment, ma mère ne travaillait pas et s’occupait de notre famille.

-Quels sont tes premiers souvenirs de cette époque ?

-Je me rappelle surtout de l’angoisse terrible qui planait à la maison. Ma mère pleurait sans cesse. Mon père essayait souvent de la dérider en lui disant de ne pas s’inquiéter, qu’il ne nous arriverait rien, qu’on irait, si besoin, se cacher au grenier… Il essayait, autant que possible, de banaliser les difficultés de l’époque… Un de mes premiers souvenirs d’enfant manifeste bien le climat qui régnait alors. Un après-midi, alors que nous jouions avec ma sœur Eliane, nous avons entendu un bruit infernal au bout de la rue des Ecouffes et un monsieur aveugle s’est approché de nous demandant si nous étions juives. Ma sœur lui a répondu que oui. « Cachez-vous vite » nous a-t-il aussitôt intimé, « il y a un camion qui vient ramasser les enfants ». Nous sommes alors immédiatement remontées à la maison.

-A partir de quand as-tu été cachée ?

-Mes parents ont pris la décision de nous cacher à partir du moment où la police est venue chez nous. Je me souviens très bien de leur arrivée. J’étais seule à la maison avec ma mère et je lisais un livre pour enfants quand tout à coup on a frappé très fort à la porte. Maman m’a demandé d’ouvrir et je me suis trouvée nez à nez avec deux gars terrifiants en gabardine et chapeaux. « Ta mère est là » ? m’ont-ils demandé. Elle est arrivée aussitôt et les a fait asseoir. Ils tenaient en main un énorme registre – mais peut-être est-ce moi, qui était toute petite, qui le grandit…Ils nous ont dit : « Demain à cinq heures, il faut que vous ayez débarrassé le plancher ». C’est ce qui a décidé mes parents à nous faire partir ma sœur Eliane et moi. Nous avons d’abord été confiées à des membres de la congrégation Notre-Dame-de-Sion, rue des Blancs-Manteaux (nous y allions à l’étude le soir après l’école). Dès le lendemain, Mlle Agnès, la sœur qui s’occupait de nous, nous a emmenées Eliane et moi avec nos balluchons à Saint-Omer dans le Pas-de-Calais. Là nous sommes restées chez des Sœurs de la même congrégation. Nous avons retrouvé là-bas 13 ou 14 autres enfants juifs cachés comme nous.

-Et le reste de la famille ?

-Cécile, de son côté, est restée avec mes parents qui se sont cachés un temps à La Varenne chez un couple de communistes.

-Comment ont-ils été arrêtés ?

-Mon petit frère s’était cassé les deux jambes en tombant de sa table à langer juste avant qu’on nous chasse de chez nous et mes parents le faisaient soigner à l’hôpital Rothschild. Un jour, ma mère a demandé à Cécile d’aller le voir et, malheureusement, elle a été contrôlée et arrêtée. Elle avait des papiers sur elle y compris l’adresse où s’étaient cachés mes parents à La Varenne. C’est comme ça qu’eux aussi ont été pris dans les mailles du filet. Mon petit frère est resté à l’hôpital Rothschild. Il nous a retrouvées à Saint-Omer car un de mes oncles, qui s’était caché et n’a pas été déporté, s’est occupé de lui dès qu’il a su ce qui était arrivé à mes parents… Eliane et moi nous sommes restées chez les Sœurs de 1944 à 1950. Mon petit-frère, lui, a été placé en nourrice à Saint-Omer et Eliane et moi allions le voir tous les dimanches.

-Qu’est-il arrivé aux autres membres de ta famille ?

-Mon père a été amené rue des Saussaies. Là il a été martyrisé mais il n’a jamais voulu dire où nous étions cachées. Comme il s’obstinait au silence, ses tortionnaires ont fini par le jeter par la fenêtre. Ils ont voulu faire croire qu’il s’était suicidé mais, étant donné la configuration des lieux – le fait notamment qu’il n’y ait que des lucarnes à cet endroit, ce n’est pas possible.

Plus tard, par l’entremise de Michel Delugin, j’ai eu en mains le compte rendu de l’autopsie qui confirme son calvaire. Ma mère et ma sœur Cécile ont été déportées à Auschwitz par le convoi n° 77 du 31 juillet 1944, le dernier grand convoi de déportation de Juifs. Arrivées au camp dans la nuit du 3 août, la « sélection » a été immédiatement pratiquée. Cécile avait 16 ans, elle a été sélectionnée pour le travail mais ma mère a été gazée à son arrivée.

Après la libération

-Cécile a survécu et est revenue des camps. Que sais-tu de son retour ?

-Elle est revenue en 1945. Après être passée par le Lutétia, elle s’est immédiatement rendue à Saint-Omer chez les Sœurs pour nous voir. Malheureusement, elle était jeune et n’avait pas de situation… Elle n’a donc pas pu nous emmener vivre avec elle.

Cécile est d’abord demeurée chez notre oncle mais ça ne s’est pas bien passé parce qu’il n’arrêtait pas de lui reprocher d’être rentrée sans sa mère… Soit disant que lui ne serait jamais rentré sans elle… Les gens ne comprenaient pas… Cécile n’a donc pas voulu rester avec lui. Les Binesti, de grands amis de mes parents de l’époque constantinoise, l’ont alors recueillie. Elle a retrouvé un peu de vie de famille chez eux.

Comme beaucoup de déportés, quand elle est rentrée, Cécile a essayé de raconter son calvaire mais cela n’a pas duré parce que personne ne la croyait. Après, elle s’est bloquée et elle n’a plus parlé qu’à moi et à Michel.

-J’imagine que cela fut extrêmement éprouvant pour Cécile de ne pas pouvoir vous emmener vivre avec elle.

-Oui. En plus, elle a eu le sentiment de ne pas nous reconnaître parce que la première fois qu’elle est venue, c’était le mois d’août – le mois des processions – et nous étions habillés en blanc, avec une couronne de fleurs sur la tête et un crucifix autour du cou. Nous n’avions pas de religion, aussi, pour Cécile, ce fut un vrai choc. Personnellement, je n’ai pas de mauvais souvenirs de Saint-Omer mis à part une religieuse qui nous frappait, mais toutes les autres étaient gentilles… On nous disait de réciter des prières alors on le faisait. Pour le reste, nous étions en vie, nous avions à manger, un endroit pour dormir et nous allions à l’école. C’était le principal. Mais, malgré tout, nous tous les orphelins juifs, nous nous sentions à l’écart. Nous n’étions pas maltraités mais nous ne nous comprenions qu’entre nous, les enfants qui avaient en eux les mêmes douleurs.

Michel et Cécile

-Quand Cécile a-t-elle pu vous récupérer ?

-C’est grâce à Michel qu’elle a pu le faire. Cécile, comme ancienne déportée, était prioritaire pour un emploi dans l’administration. Elle est donc entrée aux PTT centre de tri postal de Paris PLM, gare de Lyon, où Michel travaillait depuis 1948. Le coup de foudre a été immédiat. Ils se sont mariés en 1950. Nous n’avons pas pu assister à leurs noces, ce qui l’a beaucoup attristée. Michel lui a très vite proposé de s’occuper de ses frères et sœurs. Nous avons quitté les Sœurs en 1950 et nous sommes d’abord restés quelques jours avec Michel et Cécile mais ce ne fut pas possible de rester avec eux, parce que nous étions tout de même trois et que Michel et Cécile étaient un jeune ménage qui commençait à peine à s’installer… Michel lui a promis de trouver pour nous une Maison d’enfants qui serait israélite ou laïque. Il y en avait une à Rueil-Malmaison, gérée par l’OPEJ (Œuvre de protection des enfants juifs). A la Maison d’enfants, nous avons été très bien. Nous étions une centaine d’orphelins de la Déportation et comme c’était mixte nous avons grandi tous les trois ensemble : Eliane, Gérard et moi. Tout de suite, Michel est devenu notre tuteur.

Michel c’était cette générosité : tout jeune, il s’est retrouvé avec presque six gosses… nous trois, ses deux filles et son fils. Pour mon frère qui n’a pas vraiment connu nos parents, Michel fut comme un père. Moi, j’ai des souvenirs de notre famille car j’avais 6 ans et à 6 ans on se souvient de tout.

-Jusqu’à quand es-tu restée à Ruel-Malmaison ?

-Oh, il y a eu plusieurs maisons à Ruel, à Pontault-Combault… J’y suis restée jusqu’à mes 17-18 ans. Après je suis allée vivre avec Michel et Cécile.

-Et Eliane et Gérard ?

-Eliane est tombée amoureuse à Rueil-Malmaison d’un réfugié espagnol qui travaillait pour la Maison d’enfants et ils se sont installés ensemble. Gérard a vécu aussi à Rodez chez les parents et chez la sœur de Michel qui avait un petit garçon du même âge que lui.

-Michel et sa famille sont devenus votre famille ?

-Complètement. Nous étions là lors de toutes les fêtes de famille ainsi que tous les dimanches. Nous partions également avec eux en vacances. Ils nous ont offert une vraie vie de famille.

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À la découverte du passé

-C’est Michel qui s’est chargé des recherches sur le sort de ton père ?

-Il a effectivement commencé à faire des recherches sur le sort de mon père en mars 1979 quand est sorti un numéro de Paris-Match comprenant un dossier « Ils ont disparus dans les camps » qui a beaucoup perturbé Cécile. En effet, on y trouvait une photo de mon père avec cette légende ignoble « celui-là allait chez le bookmaker ». Mon père qui n’avait jamais joué… qui ne buvait pas…qui n’allait jamais au bistrot… C’était honteux, abject… Quand Michel a découvert le journal, il a crié au scandale et les excuses de Paris-Match ont été publiées dans un autre numéro.

-C’est lui qui t’a appris les circonstances du décès de ton père ?

-Oui, mais c’est par hasard que je l’ai découvert. Un jour, je me suis demandé devant lui pourquoi le nom de mon père ne figurait pas sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah. Il a alors immédiatement entrepris des démarches et nous avons pris rendez-vous au Mémorial de la Shoah pour évoquer cette question. Lors de cette entrevue, Michel avait emporté une chemise cartonnée dont il extrayait des documents que je ne connaissais pas. On nous a proposé de laisser les papiers à l’étude dans l’éventualité que se crée un deuxième Mur des Noms. C’est alors que Michel est tombé gravement malade et c’est donc moi que le Mémorial a contacté pour récupérer les papiers. J’ai ouvert le dossier et j’ai découvert le certificat d’autopsie de mon père où était détaillé son horrible calvaire. Naturellement je n’ai pas dormi pendant dix jours. Michel avait gardé ça pour lui… Là encore, il avait essayé de me protéger.                                                                                                        

  Propos recueillis par Julie Baffet

 

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