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                                     Rapport d'Introduction



PLUS QUE JAMAIS, LE BESOIN DE MEMOIRE ET D'HISTOIRE

        Ce texte, préparatoire au Congres de I'ANACR qui s' est tenu à Dax du 20 au 22 octobre 2017 et soumis à la réflexion, a été adopté à I' unanimité par le Bureau National lors de sa réunion du 13 septembre 2017

        Le 16 juillet dernier, Monsieur le Président de la République, Emmanuel Macron, participa à la cérémonie commémorative annuelle de la «Rafle du Vel d'Hiv», qui vit I' arrestation à Paris et en banlieue les 16 et 17 juillet 1942 de 13 152 personnes, dont 4 115 enfants et jeunes de 2 à 16 ans, apatrides ou de nationalités allemande, autrichienne, polonaise, tchécoslovaque, soviétique, toutes étant ou de confession ou tout simplement d'origine juive, au regard des lois racistes nazies de Nuremberg de 1935 et des tout aussi racistes statuts pétainistes des Juifs d'octobre 1940 et juin 1941 ; des arrestations opérées par la police et des gendarmes français.

        La phrase du Président de la République : «C'est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation», et les propos qui I' ont suivie en I' explicitant, ont ouvert une polémique d'ordre politique et rouvert une controverse d'ordre historique. Comme I' avaient fait lors de la campagne des présidentielles ceux tenus le 15 février 2017 à Alger par le candidat Emmanuel Macron concernant la colonisation, qualifiée par lui de «crime contre I' humanité, [de} vraie barbarie».

        De telles polémiques, de telles controverses ne sont pas nouvelles dans notre pays: que l'on se rappelle celles ayant suivi, concernant les «fusillés pour I' exemple» lors des mutineries de 1917, le souhait exprimé le 5 novembre 1998 à Craonne par le premier ministre d'alors - Lionel Jospin - de les voir réintégrer «aujourd'hui, pleinement, notre mémoire collective nationale», celles plus récentes ayant trait à I' esclavage et à la traite des esclaves noirs vers les colonies françaises d'Amérique, aux guerres coloniales et plus spécifiquement celles - récurrentes depuis bientôt un demi-siècle - se rapportant à la guerre d'Algérie, etc.

        D'évidence, nous sommes un pays ou, pour reprendre le titre d'un livre de I' historien Henri Rousso concernant Vichy, «le passe ne passe pas». C'est-à-dire ou, en permanence, I' Histoire est invoquée - convoquée pourrait-on dire - dans nos débats politiques et sociétaux les plus contemporains; et de manière le plus souvent - sinon toujours - contradictoire par leurs protagonistes.

        Des lors, I' authenticité des faits historiques rapportés, la fidélité de la mémoire transmise par leurs acteurs et témoins, la rigueur des analyses les interprétant et des leçons qui en sont tirées sont un enjeu majeur de notre vie démocratique.

        Ce qui confère aux instances et personnes participant à I' établissement et à la relation des faits historiques - chercheurs, historiens, institutions publiques, instituts publics et privés, fondations ... - ainsi qu'à la transmission de connaissances et de la mémoire (témoins, enseignants, associations mémorielles, medias) un rôle important; un rôle mais aussi une responsabilité impliquant la encore une exigence de rigueur - mais aussi d'honnêteté - intellectuelle qui - c'est une litote - n'est pas toujours au rendez-vous ; les approximations, par facilité ou faible connaissance, confinant parfois à la falsification pure et simple, surtout quand elles sont faites sciemment.

        Parce que ce sont des Anciens Résistants qui I' ont fondée dans sa première mouture à I' automne 1944, alors que la Guerre pour achever de libérer la France et abattre le nazisme continuait, parce que ce sont des Résistantes et des Résistants de tous mouvements, de toutes formes de lutte qui - a partir de 1952 et surtout 1954 -I' ont développée sur une base pluraliste pour en faire la plus grande Association de mémoire des luttes et des valeurs de la Résistance, poursuivant jusqu'a nos jours son combat contre le fascisme, notre Association, I' ANACR, c'est-à-dire l'Association Nationale des Anciens Combattants et Ami(e)s de la Résistance, est, par ses origines et son histoire, particulièrement sensible à la mémoire de cette période qui vit notre pays occupé ; et lors de laquelle des Français, sur le sol national et partout dans le monde, s'affrontèrent au nazisme et au fascisme, alors que d'autres Français s'avilirent à collaborer avec eux, allant jusqu'a emprunter leurs méthodes et à s'associer à leurs crimes.

        Pour autant, I' ANACR, sans se substituer à d'autres Associations démocratiques avec lesquelles elle entretint et entretient des relations fraternelles, et dont I' objet est par exemple la lutte pour la paix et contre le racisme, tels le MRAP, la L1CRA, la Ligue des Droits de I' homme, le Mouvement de la Paix, n'a jamais été indifférente à ces problèmes, ainsi qu'a bien d'autres. Et elle s'est souvent exprimée à leur sujet, comme ce fut le cas quand la guerre froide menaçait de dégénérer en un conflit armé majeur, ou lors des guerres coloniales, négatrices de I' aspiration de peuples à la liberté et génératrices de graves atteintes aux droits de I' homme ...

        Ainsi, concernant les propos du Président Macron sur la colonisation, une remarque : le Chemin de fer Congo-Océan, qui relie la capitale du Congo, Brazzaville, à I' intérieur du pays sur le fleuve Congo non navigable jusqu'a l'Océan, au port de Pointe-Noire, situé sur le Golfe de Guinée a 511 km de la, a aujourd'hui un rôle important dans la vie économique contemporaine de ce pays. II le fut encore plus avant que ne soit mis en exploitation par Elf-Congo le pétrole du Golfe de Guinée ; et il est toujours une voie de communication majeure pour les populations entre la Cote et I' intérieur du pays. C'est, diront certains, I' œuvre et le legs de la France, de la colonisation.

        Certes, la décision prise en 1921 de le construire fut française, le Congo étant alors une colonie française. Mais, peut-on ignorer que la motivation de la construction de cette voie de chemin de fer par la Société de Construction des Batignolles, la SCB, et par la Compagnie Lyonnaise de l'Afrique Equatoriale Française, n'a rien eu d'humanitaire ? Mais qu'elle a répondue aux besoins d'exportation vers la France du coton du sud tchadien, de I' ivoire, de I' or, du cuivre, du cacao, de I' huile de palme, des bois précieux tels I' okoumé, du caoutchouc, produit par la Compagnie forestière Sangha-Oubangui qui exploita durement à cette fin des milliers de travailleurs forcés africains, contraints par le Code de l'indigénat. Lequel ne sera aboli qu'en 1946, par l'Assemblée issue de la Résistance.

        Ce Code de l'indigénat, véritable statut de servage, avait été utilisé pour rafler - entre 1921 et 1934 - plus de 127000 Africains au Congo, au Tchad, dans I' ouest de I' actuelle Centrafrique pour la construction du Congo-Océan: entre 18 000 et 20 000 d'entre eux mourront sur le chantier, d'épuisement, de malnutrition, de manque d'hygiène et de soins, d'absences de normes de protection contre les accidents ... La Société de Construction des Batignolles, constructrice du Congo-Océan, avait de I' expérience : entre 1904 et 1910, en Indochine Française, elle avait construit - au prix de 12 000 morts - la ligne de Chemin de fer reliant le port tonkinois de Haiphong a la ville chinoise de Kunming ....

        On conçoit que, dans ces conditions, le bilan de la colonisation soit des plus controversé par ceux qui en ont été les "bénéficiaires», avec des guillemets à «bénéficiaires». Et les déclarations faites a Alger par Emmanuel Macron la qualifiant de «crime contre I' humanité» et de «barbarie» méritent mieux que les cris d'orfraie qu'elles ont suscités de la part de certains, plus soucieux d'utilisation bassement politicienne que de controverse intellectuelle permettant de I' apprécier le plus finement possible, dans toute sa dimension et ses divers aspects historiques.
 


UN CRIME DECIDE PAR LES NAZIS

        D'autres récents propos du Président Macron ont eux aussi suscité la polémique. lls reprenaient ceux tenus par le Président Chirac le 16 juillet 1995 lors de la commémoration de la «Rafle du Vel d'Hiv» : «Ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie, criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'£tat français (. . .).La France, patrie des Lumières et des Droits de I' Homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour la, accomplissait I' irréparable». Des propos qui seront aussi tenus sous des formes voisines par ses successeurs.

        Ainsi, le 16 juillet dernier, le Président Macron a déclaré : « Je le redis ici, c'est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et, donc, pour presque tous, la mort, des 13 152 personnes de confession juive arrachées les 16 et 17 juillet 1942 a leurs domiciles, dont plus de 8 000 furent menées au Vel d'Hiv avant d'être déportées à Auschwitz. Parmi elles, 4 115 enfants de 2 a 16 ans, dont aujourd'hui nous honorons plus particulièrement la mémoire (. . .). « Pas un seul Allemand n'y prêta la main ... »

        Nous ne pouvons ne pas faire de commentaires de cette présentation de ce crime que fut la «Rafle du Vel d'Hiv», présentation qui ne prend pas en compte cette réalité historique : à savoir qu'elle fut la mise en œuvre en France des décisions de la Conférence tenue le 20 janvier 1942 à Wansee, près de Berlin, par les dirigeants nazis, sous la direction de Reinhardt Heydrich, chef des services de sécurité du Reich (RSHA). Conférence durant laquelle ils décidèrent ce qu'ils appelleront la «solution finale du problème juif». C'est-a-dire I' extermination totale de la population - hommes, femmes, enfants - qu'ils avaient, selon leurs critères des lois de Nuremberg, définie comme étant juive.

        Le 6 mai 1942, René Bousquet, nommé quelques jours plus tôt secrétaire général de la Police de I'administration pétainiste, rencontra a Paris Reinhardt Heydrich, le maitre -d'œuvre de la «Solution finale», qui I'informa de la volonté allemande de déporter en 1942 plus de 100 000 Juifs de Belgique, des Pays-Bas et de France; c'est ce que les responsables nazis appelleront 1'«Opération Vent Printanier».

        Le 25 juin 1942, Théodore Dannecker, Conseiller SS aux Affaires juives, en poste a Paris, annonce a Leguay, I'adjoint de Bousquet, que devront être livres 10 000 Juifs de zone Sud, en même temps qu'il exige I' arrestation de 40 % de Français parmi les 22 000 Juifs devant être ramenés à Paris, dans la Seine et la Seine-et-Oise.

        Le 4 juillet, c'est dans les Bureaux de la police SS, situés au 31 bis de I' avenue Foch a Paris que, en présence de Dannecker, Knochen, Bousquet et Darquier de Pellepoix, se tient la conférence d'organisation de la rafle.

        Le 10 juillet 1942, I' ultime réunion préparatoire de la rafle a lieu au Commissariat - pétainiste - aux Affaires juives, en présence de Dannecker et de celui qui va être son successeur, Heinrichson, avec la participation de Leguay et de représentants de diverses administrations du gouvernement pétainiste.

        Ainsi, dire que «Pas un seul Allemand ne prêta la main à la Rafle du Vel d'hiv» ne traduit pas le contexte historique de la «Rafle du Vel d'Hiv», conséquence directe de la décision allemande de «Solution finale» et qui s'inscrivit dans le cadre de l'Opération «Vent printanier», conçue et décidée par les Allemands pour l'Europe occidentale; des Allemands qui seront présents à toutes les étapes de la préparation de la Rafle, même si, le jour même lors duquel elle s'opéra, ils se garderont habilement d'apparaitre visiblement, laissant la police française se compromettre aux yeux de la population, en particulier dans I' arrestation de vieillards, de malades, de femmes et d'enfants ...

        Dire cela n'enlève rien à la responsabilité criminelle de Laval, qui dira «Prenez les enfants», Bousquet, Leguay, Darquier de Pellepoix et. .. Pétain, qui se firent les exécutants zélés de la politique nazie de déportation; en premier lieu en mettant au service de cette politique des forces de police et des services administratifs du régime mis en place par le coup d'Etat institutionnel du 10 juillet 1940, celui dit de 1'«Etat Fran<;ais».

        Avant d'évoquer cet «Etat Fran<;ais», nom que se donna le régime pétainiste, une précision encore concernant la «Rafle du Vel d'hiv».

        Dans leur grande majorité apatrides ou de nationalités étrangères, les victimes de I' opération «Vent printanier», dans laquelle s'inscrit la «Rafle du Vel d'Hiv», comptaient parmi elles un nombre non négligeable de refugiés politiques des régimes totalitaires et fascisants d'Europe centrale et orientale, ils étaient communistes, socialistes, bondîtes, anarchistes ... , le plus souvent athées et donc non de confession juive ; d'autres, en bien plus petit nombre, pouvaient même être des convertis au catholicisme.

        Ce qu'illustre hors de nos frontières Edith Stein, née en 1891 en Allemagne à Breslau -I' actuelle ville polonaise de Wroclaw -  dans une famille juive pratiquante, devenue athée puis se convertissant en 1921 au catholicisme. Brillante intellectuelle, elle devint collaboratrice du fondateur de la phénoménologie Edmund Husserl. Husserl, d'origine juive, converti au protestantisme en 1881, se verra - en application des lois antisémites de Nuremberg - interdire 55 ans plus tard d'enseignement par les nazis, en ... 1936. De même, Edith Stein sera pour la même raison - et aussi parce qu'elle est une femme - interdite d'enseignement à I' université par I' arrivée des nazis au pouvoir début 1933.

        Entrant au Carmel de Cologne, elle y devient le 5 avril 1934 Sœur «Thérèse-Bénédicte de la Croix». Le 31 décembre 1938, elle partira aux Pays-Bas au Carmel d'Hecht, ou I' y rejoindra sa Sœur Rosa; elle aussi convertie au catholicisme.

        Les Pays-Bas furent occupés par les nazis en mai 1940, en même temps qu'ils envahissaient la France. Le 2 août 1942, Edith Stein sera arrêtée avec sa sœur et tous les Juifs néerlandais ayant reçu le baptême catholique. Déportée à Auschwitz le 7 août 1942, elle y sera gazée le 9 août avec sa Sœur Rosa; une autre de ses Sœurs et un de ses frères, restés de confession juive, mourront eux aussi dans les camps nazis.

        Edith Stein a été béatifiée par le pape Jean-Paul II le 1 er mai 1987, et canonisée par le même pape le 11 octobre 1998, devenant pour l'Eglise catholique «Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix».

        Ce qu'illustrent aussi, en France même, Alexandre Glasberg, né en 1902 dans une famille juive a Jitomir, en Ukraine tsariste, et son jeune frère Vila. Convertis au catholicisme dans leur jeune âge par leurs parents, i1s quittèrent tous deux l'Ukraine en 1920 et, après avoir séjourné en Autriche, émigrèrent en France entre 1929 et 1932. Alexandre va poursuivre des études théologiques qui le conduiront à être ordonné prêtre le 24 septembre 1938, et nommé vicaire de la paroisse Saint-Alban à Lyon, ou I' abbé Laurent Remilleux se consacrait à I' aide aux refugiés ayant fui le nazisme. Son frère Vila, après un passage au séminaire, s'engagera dans I' armée ...

        Connaissant maternellement le yiddish (I' une des langues communautaires juives, avec le judéo-espagnol, le judéo-arabe ... ), souvent parlé par les originaires des pays d'Europe centrale et orientale refugiés ou immigrés en France, l'Abbe Glasberg va être, des I' été 1940, le délégué dl, J cardinal Gerlier, archevêque de Lyon et primat des Gaules, au «Comite d'aide aux refugies» qu'il préside.

        En novembre 1941, I' Abbe Glasberg prend I' initiative de la création de la «Direction des Centres d'Accueil (DCA)>>: 5 centres ou sont hébergés et munis de faux papiers de jeunes Juifs sortis des camps d'internement pétainistes, 5 centres situes dans Ie Rhône, la Drome, le Cantal, les Hautes-Alpes et dans le Gers, au Château du Bègue à Cazaubon, dont il confie la direction a son frère Vila, alias Alain Vermont, qui recevra I' aide du maire de Cazaubon, et celle de Mgr Theas, évêque de Montauban.

        Hélas, dénoncé, Vila Glasberg, sera arrêté le 16 août 1943, déporté et assassiné à Auschwitz, les nazis n'attachant pas la moindre importance à sa confession catholique.

        Apres I' arrestation de son frère, I' abbé Glasberg, qui avait été début 1942 à I' initiative de la création de 1'«Amitié chrétienne», au sein de laquelle vont collaborer dans I 'aide aux persécutés des catholiques et des protestants, va passer à la clandestinité, devenant I' abbé Elie Corvin, curé de Leribosc dans le Tarn-et-Garonne, ou il sera en contact avec une équipe de «Témoignage Chrétien», participant à la création du maquis de Saint-Amans et à celle du Comite départemental de Libération, dont il sera membre jusqu'en décembre 1944.

Apres la Guerre, l'Abbe Glasberg, qui poursuivra son action en faveur de déshérites et persécutes, entra en février 1963 au Bureau national de notre Association, I' ANACR, il en deviendra vice-président en mai 1966, premier vice-président en 1976 et le restera jusqu'a sa mort le 22 mars 1981.

        Ce qu' illustrent tragiquement le martyre d'Edith Stein et de sa Sœur Rosa, ainsi que celui de Vila, le frère de l'Abbe Glasberg, c'est que les persécutions nazies contre les Juifs ne découlèrent pas d'une appartenance d'ordre confessionnel à la religion juive, mais d'un présupposé racial, raciste, faisant des Juifs quelle que soit leur confession ou absence de confession religieuse - un peuple à exterminer, parce que, selon les nazis, dangereux pour la soi-disant race aryenne «supérieure».

        Un présupposé qui - hélas ! - fut partagé par des Français, par 1'«Etat Français», un régime qui exista bien «en» France entre 1940 et 1944, mais qui n'était pas «La» France.



«VICHY OR FREE FRANCE ?»

        En octobre 1941, René Cassin publia dans la revue américaine Foreign affairs un long article au titre interrogatif : «Vichy or Free France ?» (<<Vichy ou la France Libre ?»). René Cassin, depuis 1914 docteur en sciences juridiques, économiques et politiques, gravement blesse de guerre en 1914, I' un des fondateurs de l'Union fédérale des Anciens combattants, professeur aux facultés de droit de I' université de Lille puis de celle de Paris, représentant de la France a la Société des Nations de 1924 a 1938, poste dont il démissionna pour protester contre les Accords de Munich, s'était des le 24 juin 1940 embarque a Saint-Jean-de-Luz sur le bateau britannique I 'Ettrick pour rejoindre Ie général de Gaulle a Londres, d'ou celui-ci avait le 18 juin lance a la BBC son appel a poursuivre Ie combat contre l'Allemagne nazie.

        Privé de sa nationalité française et condamné a mort pour trahison par Ie tribunal militaire de Clermont-Ferrand, mesures qu'il considèrera nulles et non avenues car émanant de structures illégitimes, René Cassin s'était vu - des son arrivée a Londres - confier par le général de Gaulle la rédaction des statuts de la «France Libre», ainsi que celle du texte des Accords régissant les relations entre la «France Libre» et la Grande-Bretagne, signes le 7 aout par de Gaulle et Churchill.

        II va aussi inspirer le Manifeste lance a Brazzaville le 27 octobre 1940 par le général de Gaulle, qui déclare notamment : «II n'existe plus de Gouvernement proprement français. En effet, I' organisme sis a Vichy et qui prétend porter ce nom est inconstitutionnel et soumis a I' envahisseur. Dans son état de servitude, cet organisme ne peut être et n'est, en effet, qu'un instrument utilise par les ennemis de la France contre I' honneur et l'intérêt du pays ... »

        Ces trois phrases posent, des octobre 1940, les termes du débat ouvert en 1995 par les déclarations du Président Chirac et ravive cet été. L'article de René Cassin dans le n° d'octobre 1941 de Foreign Affairs va en développer des aspects.

        Le premier - René Cassin est un brillant juriste - concerne I' inconstitutionnalité du vote du 10 juillet 1940 par 357 députes et 212 sénateurs (sur 649 présents et un effectif total de 907) réunis en Assemblée nationale a Vichy donnant «tout pouvoir au gouvernement de la République, sous I' autorité et la signature du maréchal Pétain, a I' effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de I' Etat français. Cette constitution devra garantir les droits du Travail, de la Famille et de la Patrie. Elle sera ratifiée par la Nation et appliquée par les Assemblées qu'elle aura créées. La présente loi constitutionnelle, délibérée et adoptée par I' Assemblée nationale, sera exécutée comme loi de l'Etat».

        En effet, I' article 8 de la constitution de la 3e République, promulguée Ie 25 février 1875, précise que «Les chambres auront Ie droit, par délibérations séparées prises dans chacune a la majorité absolue des voix, soit spontanément, soit sur la demande du Président de la République, de déclarer qu 'il y a lieu de réviser les lois constitutionnelles. - Apres que chacune des deux chambres aura pris cette résolution, elles se réuniront en Assemblée nationale/e pour procéder a la révision. - Les délibérations portant révision des lois constitutionnelles, en tout ou en partie, devront être prises a la majorité absolue des membres composant l'Assemblée nationale».

        Ainsi, seules les Chambres (députes et sénateurs) réunies en Assemblée nationale avaient, selon la Constitution de la 3e République, Ie pouvoir de procéder aux révisions constitutionnelles ; et non de s'en dessaisir au profit d'un homme.

        Pour être irréfutable d'un point de vue juridique et constitutionnel, I' argument de I' inconstitutionnalité du vote du 10 juillet 1940 ne suffit cependant pas a lui seul pour réfuter I' identification de «L'Etat français» a la France. En effet, depuis le coup d'Etat de Bonaparte du 18 brumaire (19 décembre 1799), qui donna naissance au Consulat avant le 1 er Empire, tous les régimes constitutionnels qu'a connu la France jusqu'en 1940 ont été les conséquences plus ou moins directes de défaites militaires (1814-1815,1870-1871) ou de soulèvements insurrectionnels Guillet 1830, février 1848, 4 septembre 1870) ; tous ces changements constitutionnels intervenant donc en violation des Constitutions alors en place.

        Mais, et c'est une différence majeure avec 1940, ces changements ont été tous suivis de la consultation du peuple français lors d'élections législatives, présidentielles, référendaires, plébiscitaires.

        Ainsi, la Constitution du Consulat de 1799 fut soumise a referendum et recueillit plus de 3 millions de voix. Lors de la brève période des Cent-Jours qui, entre Ie 22 mars 1815 et Ie 22 juin 1815, vit Napoléon 1 er, de retour de I' lle d'Elbe, restaurer l'Empire par des «Actes additionnels aux Constitutions de l'Empire», promulgues le 22 avril 1814 en violation bien sur de la Charte constitutionnelle octroyée par Louis XVIII a suite de la Première Restauration des Bourbons, et alors en vigueur, ces «Actes additionnels» furent soumis par plébiscite au suffrage des Français le 1 er juin suivant, après des élections législatives tenues précédemment les 8 et 22 mai.

        En 1940, il en ira autrement : alors que Ie vote des parlementaires a Vichy le 10 juillet - constitutionnellement illégal rappelons-Ie - a confie au «Gouvernement de la République» sous I' autorité de Pétain Ie soin de «promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l'Etat français (. . .) [qui sera ratifiée par la Nation et appliquée par les Assemblées qu'elle aura élues», le coup de force du 10 juillet se transformera des le lendemain en coup d'Etat.

        En effet, des le 11 juillet, Pétain, destituant de fait le Président de la République Albert Lebrun, se déclare, par 1'«Acte constitutionnel n01» publie sous sa signature, «Chef de l'Etat français». Par 1'«Acte Constitutionnel n02» publie le même jour, il s'arroge «le pouvoir législatif, en conseil des ministres» - qu'il a tous nommes et qui ne seront responsables que devant lui - jusqu'a la formation de nouvelles Assemblées ... » ; les Assemblées existantes -le Senat et la Chambre des députes - étant par 1'«Acte constitutionnel n03», «ajourne[e]s jusqu' 'a nouvel ordre let elles] ne pourront désormais se réunir que sur convocation du chef de l'Etat».

        Elles ne seront jamais convoquées pendant les 4 années d'existence du régime dit de 1'«Etat Français» ; les autres assemblées élues - Conseils généraux et Conseils d'arrondissement - étant elles aussi suspendues, par la loi pétainiste du 12 octobre 1940, et plus jamais convoquées. II en ira de même pour les conseils municipaux des communes de plus 2 000 habitants, qui seront remplaces par des assemblées composées de membres nommes par les Préfets de I' administration pétainiste. Quant a la consultation des Français sur un texte constitutionnel émanant du pouvoir pétainiste, elle n'aura jamais lieu ...

        Ainsi donc, constitutionnellement illégal de par son origine, Ie régime de 1'«Etat Français» n'aura jamais acquis postérieurement a son établissement Ie 11 juillet 1940 la moindre légitimité démocratique. Comme I' écrit René Cassin dans son article de Foreign Affairs déjà cite, «le gouvernement de Vichy fut a la fois illégal et illégitime». II ne fut en effet jamais I' émanation démocratiquement exprimée de la volonté du peuple français, même si - les témoignages des contemporains concordent la personne de Pétain, qualifié de «Vainqueur de Verdun», a joui pendant quelques mois a I' automne 1940 d'une réelle audience au sein d'une population en état de choc et en plein désarroi après la défaite de juin 1940.

        D'autant plus qu'une partie importante du personnel politique, de I' administration, de I' appareil judicaire, des chefs militaires, des cadres administratifs, des notables locaux et religieux s'était ralliée - par habitude d'obéissance aux ordres, aux hiérarchies en place, par résignation, par conviction, par opportunisme ou par illusion quant a un éventuel double jeu par rapport aux Allemands - a un régime s'attachant a préserver les apparences d'un pouvoir étatique indépendant : ministères, administration préfectorale, forces de maintien de I 'ordre, armée, empire colonial, relations diplomatiques ...

        Mais, la «Rafle du Vel d'Hiv» n'a pas eu lieu en juillet 1940, ni même en juillet 1941, mais en juillet 1942. A cette date, il y avait eu, depuis la mise en place de 1'«Etat français», I' entrevue de Montoire le 24 octobre 1940 entre Hitler et Pétain, lors de laquelle Pétain s'engagea dans la politique de collaboration avec l'Allemagne nazie, avec I' occupant, ce qui heurta non seulement les antifascistes mais aussi nombre de patriotes y compris politiquement tant de gauche que de droite ; il y avait eu la promulgation des lois antisémites d'octobre 1940 et juin 1941, les premières rafles de Juifs étrangers, ce qui heurta non seulement les antiracistes mais plus largement les humanistes, notamment catholiques et protestants; il y avait eu, suite à I' attaque nazie contre l'Union soviétique le 22 juin 1941, la rupture des relations diplomatiques de Vichy avec I' URSS le 30 juin, et I' acceptation de I' ouverture des juillet 1941 non seulement en Zone occupée mais aussi en Zone Sud de bureaux de recrutement de la «Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme», appellation en français de l'infanterie Régiment 638 de la Wehrmacht

        II y avait eu aussi la création le 23 août 1941 des sections spéciales auprès des tribunaux militaires en Zone Sud et des cours d'appel en Zone Nord pour satisfaire les demandes allemandes de répression contre les Résistants, dont une première sentence, prononcée des le 28 août, envoya a la guillotine 3 otages communistes, sections qui violèrent un principe fondamental du droit français : à savoir la non-rétroactivité des lois ; ce qui heurta profondément nombre de magistrats et avocats.

        Et il Y eut, suite aux attentats antiallemands de Nantes et Bordeaux, les exécutions de 48 otages le 22 octobre 1941 à Nantes et Châteaubriant, dont la liste fut dressée avec le concours de Pucheu, ministre de l'intérieur pétainiste, de 55 autres à Souges le 24 octobre, de 100 autres à Paris le 14 décembre, ce qui souleva une profonde émotion au sein de la population. II y eut le départ le 27 mars 1942 depuis Compiègne en zone nord d'un premier convoi de déportés raciaux ...

        Ainsi, au moment de la «Rafle du Vel d'Hiv» en juillet 1942, sous-traitance par «1'Etat Français» d'une politique et d'une décision nazies, cet «Etat Français», à savoir la structure de pouvoir pétainiste, a déjà vu se détacher des pans entiers de la société française d'une adhésion initiale à Pétain, y compris même au sein de I' appareil administratif et policier, et se développer une opposition qui, bien que contrainte à la clandestinité, n'en-est pas moins grandissante.

        22000 personnes étaient ciblées par la «Rafle du Vel d'Hiv», plus de 8 500 y échappèrent, par hasard étant en déplacement hors de leur domicile mais aussi parce qu'elles furent averties du danger préalablement par des policiers, parce que lors de la Rafle, des policiers fermèrent les yeux ... A Nancy ou, toujours dans le cadre de 1'«Opération Vent printanier», une rafle était aussi prévue le 19 juillet, le chef du Service des étrangers de la police de la ville, Edouard Vigneron, son adjoint et leurs 5 collègues en prévinrent la veille tous les Juifs menacés qu'ils purent joindre, en leur fournissant les papiers nécessaires leur permettant d'atteindre la Zone Sud : sur 385 Juifs menacés, 353 échappèrent ainsi à I' arrestation ...

        Et puis, il y a eu dès I' automne et I' hiver 1940 la formation de mouvements de Résistance non seulement à l'occupation nazie mais aussi au régime de Vichy, tels en Zone Sud «Libération-Sud» et «France-Liberté», et en Zone Nord «Libération Nord», «Ceux de la Libération" (CDLL) et 1'«Organisation Civile et Militaire» (OCM) ; mouvements qui vont se développer en 1941 et début 1942 avec la création en Zone Nord du «Front National de Lutte pour la Libération et l'indépendance de la France» (qui s'implantera aussi en Zone Sud), de «Ceux de la Resistance» (CDLR) et en Zone Sud du «Mouvement de Libération Nationale» (MLN), de «Franc-tireur» et de «Combat».

        Mais, au-delà de la prise en compte de toutes ces considérations, I' approche la plus fondamentale quant a la nature du régime installe par Pétain le 11 juillet 1940 n'est-elle pas celle exprimée par le général de Gaulle lors de son discours de Brazzaville et citée au début de cette intervention: «il n'existe plus de Gouvernement proprement français. En effet, I' organisme sis a Vichy et qui prétend porter ce nom est inconstitutionnel et soumis a I'envahisseur. Dans son état de servitude, cet organisme ne peut être et n'est, en effet, qu'un instrument utilisé par les ennemis de la France contre I' honneur et I' intérêt du pays ... ".



SOUS L'OCCUPATION NAZIE ...

        Fin 1941, à I' exception des quelques neutres (Suède, Suisse, Irlande, Portugal et Espagne non directement belligérante), de la Grande-Bretagne et de la partie non occupée de I' Union soviétique, I' ensemble des pays européens est sous domination du Reich hitlérien, de I' Italie fasciste et de leurs alliés finlandais, hongrois, roumains et bulgares.

        La Tchécoslovaquie et la Yougoslavie ont été démembrées: des «Etats» fascistes vassaux du Reich et de I' talie, à la «souveraineté» des plus limitée, ont été crées en Slovaquie et en Croatie. La Bohème-Moravie tchèque est un «Protectorat» du Reich avec un gouvernement autochtone à I' autonomie plus que restreinte, la Slovénie ex-yougoslave a été divisée et annexée entre le Reich et l'Italie, laquelle annexe aussi de fait le Monténégro comme elle I' avait fait des 1939 de l'Albanie, tout en y maintenant la fiction d'une existence étatique séparée.

        Le Luxembourg a été annexé par le Reich, comme l'Alsace Lorraine, comme le tiers occidental de la Pologne ou, dans sa partie centrale baptisée «Gouvernement général», a été mise en place sous I' autorité d'un Gouverneur général nazi une administration directe nazie avec des fonctionnaires allemands, n'y subsistant qu'une police polonaise supplétive de la police allemande, et un maire polonais dans les petites communes.

        En Serbie ex-yougoslave occupée par la Wehrmacht et en Grèce, sous triple occupation allemande, italienne et bulgare, et dont des portions de territoire ont été annexées par les Italiens et les Bulgares, ont été mis en place des gouvernements collaborateurs : celui du général Neditch en Serbie, celui du général Tsolakoglou en Grèce, disposant d'une administration et de forces de maintien de I' ordre et de répression.

        La Norvège, les Pays-Bas et la Belgique, dont les gouvernements et souverains se sont refugiés en Grande-Bretagne lors de I' invasion allemande d'avril-mai 1940 - vont être placés sous la férule de gauleiters nazis tels Seyss-Inquart aux Pays-Bas ou Terboven en Norvège, qui tenteront - sans qu'ils recueillent une adhésion populaire - de mettre en place des collaborateurs locaux, tels Quisling en Norvège, Mussert aux Pays-Bas et Degrelle en Belgique. Le petit Danemark, lui aussi occupé militairement, conservera son roi et son gouvernement, et jusque fin août 1943 un régime semi-démocratique avant de connaitre lui aussi la Loi martiale nazie.

        Au-delà de leurs différences de statut - administration militaire ou civile allemande ou italienne directe, gouvernements collaborateurs, «Etats» plus ou moins autonomes - tous ces pays et territoires auront en commun une présence militaire allemande ou italienne sur leur sol plus ou moins massive, le pillage de leurs ressources au profit du Reich, et de l' Italie jusqu'en septembre 1943, la présence de la Gestapo ayant à ses cotes des organes locaux de répression qui arrêteront, fusilleront et livreront à la déportation les opposants, les Résistants, des lois discriminatoires à I' égard des Juifs et Tziganes, qui rapidement vont conduire à des pogromes meurtriers avant les déportations massives vers les camps de la mort, le recrutement de militaires allant combattre sur le front de l'Est, notamment dans les rangs de la Waffen SS, un service de travail obligatoire en Allemagne, etc.

        Dans tous ces pays et territoires continueront aussi a être présentes - par dizaines et dizaines de millions de personnes-, des populations civiles, pour lesquelles il faudra - tant bien que mal et au gré de la volonté des occupants et de leurs seides locaux - assurer le ravitaillement, les actes d'état-civil, I' enseignement, les soins, les déplacements, Ie fonctionnement des moyens de transport, I' entretien des équipements publics, I' exécution des travaux agricoles, etc.

        Assimiler aux régimes collaborateurs alors en place par la force des baïonnettes autochtones et étrangères, toutes celles et ceux ayant du, durant ces années noires, assurer ces fonctions nécessaires aux populations, serait, pour le moins, une généralisation abusive. Non, tous ne furent pas coupables, comme certains feignent de le croire et tentent de le faire croire pour diluer les responsabilités des vrais coupables.

        Le 22 juin 1940, en Forêt de Rethondes, représente par une délégation conduite par le général Huntziger, c'est le gouvernement légal- que préside depuis le 16 juin le maréchal Philippe Pétain - de la République française encore souveraine qui signe la Convention franco-allemande d'armistice suspendant les hostilités entre la France et l'Allemagne.

        L'armistice avait été demandé le 17 juin par le Gouvernement Pétain, alors même qu'il restait à la France des forces militaires importantes - telle sa marine de guerre - tant sur le territoire métropolitain que notamment en Afrique du Nord, ou Pétain a refusé que le Gouvernement se replie. Cette signature de l'Armistice acte une défaite de la France, dont 1 500 000 soldats capturés lors des opérations militaires restent prisonniers du vainqueur. Ses termes vont avoir de graves conséquences durant les quatre années qui vont le suivre, tout particulièrement quant à la réalité de la souveraineté de la France.

        En premier lieu, I' armistice place sous occupation militaire allemande, sans précision de durée, 55% du territoire français : L'article 2 de la convention d'armistice précise en effet que, "en vue de sauvegarder les intérêts du Reich allemand, le territoire français, situé au nord et a I' ouest de la ligne tracée sur la carte ci-annexée, sera occupé par les troupes allemandes». Cette ligne «[ ... ] commence, à I' est, à la frontière franco-suisse, près de Genève, et est jalonnée ensuite par les localités de Dole, Paray-/e-Monial et Bourges, jusqu'a environ vingt kilomètres à I' est de Tours. De la, elle passe à une distance de vingt kilomètres à I' est de la ligne de chemin de fer Tours-Angoulême-Libourne ainsi que, plus loin, par Mont-de-Marsan et Orthez jusqu'a la frontière espagnole». 45 départements sont ainsi totalement occupés, 13 partiellement.

        Au sud de cette ligne, une zone libre d'occupation militaire allemande, que les contemporains appelleront de ce fait la «Zone Libre».

        Formellement selon la Convention d'Armistice, le Gouvernement français présidé par Pétain, qui est encore pour quelques jours celui de la République avant que celle-ci ne soit assassinée le 10 juillet à Vichy au profit du régime de I' «Etat Français», conserve I' autorité administrative sur I' ensemble du territoire : il y aura dans tous les départements des Préfets français dépendant du ministère de l'intérieur.

        De fait, pas dans tous car, des le surlendemain de la signature de la Convention d'Armistice, qui ne le prévoit pas, la Moselle est de facto rattachée le 24 juin au Gau allemand du Westmark avec la Sarre et le Palatinat, les deux départements alsaciens I' étant au Gau Oberrhein qui comprend aussi le Pays de Bade; le 24 juillet I' ancienne frontière franco-allemande de 1871 est rétablie qui annexe de fait au Reich l'Alsace-Moselle, le 8 août, Bourrat, le préfet de Moselle, est expulsé ...

        Le 25 septembre 1940, Hitler déclarera que <<Les autorités militaires devront traiter I' Alsace et la Lorraine non pas comme des territoires occupés mais comme une portion de la patrie elle même». L'administration pétainiste n'émettra que des protestations mesurées qui n'empêcheront pas le 24 octobre la rencontre à Montoire d'Hitler et Pétain, lequel s'engage dans la politique de «collaboration». De plus, il est fait savoir aux Allemands que les protestations contre I' annexion de l'Alsace-Lorraine sont surtout destinées ... à I' opinion publique française. Lors d'une entrevue avec Hitler à Berchtesgaden le 11 mai 1941, L'amiral Darlan, alors chef du Gouvernement pétainiste, aurait même, dans le cadre d'une politique illusoire de «donnant-donnant», suggéré un échange de l'Alsace contre ... la Wallonie beige!

        Ce n'est pas précisément un objectif des Allemands, qui ont au contraire entamé le processus de détachement du territoire français des départements du Nord et du Pas-de-Calais, en les rattachant au Gouvernement militaire allemand de Bruxelles qui y appliquera ses propres ordonnances : ainsi, alors que sur le sol français les Tziganes seront souvent internés dans des camps de détention mais non déportés, ceux des départements du Nord-Pas-de-Calais seront - comme ceux de Belgique (envoyés vers les camps de la mort ...

        Quant aux fonctionnaires restant officiellement sous I' autorité de I' administration pétainiste, ils seront - y compris les préfets des deux départements et le préfet régional - soumis au bon vouloir du Gouvernement militaire allemand de Bruxelles quant à leurs actions et déplacements ; il faudra attendre septembre 1941 pour qu'un ministre de Vichy soit autorisé a venir dans la région ... et encore pour y participer à I' organisation du renforcement de la répression des «attentats communistes».

        De plus, des juillet 1940, de I' embouchure de la Somme à la Bourgogne jusqu'a y rejoindre la ligne de démarcation, les Allemands ont mis en place une «Nordost-Linie» au nord de laquelle ils contrôlent et limitent le retour des refugiés ... afin de commencer à mettre en place dans la région ainsi délimitée au nord de cette ligne un processus de colonisation démographique allemande des terres agricoles sous les auspices de la Société Ostland créée à cette fin.

        Et qu'en est-il du reste de la zone occupée, ou existe d'ailleurs une autre «frontière» intérieure qui, de la frontière belge à la frontière espagnole, délimite une bande côtière de 10 km de large ou les déplacements sont limités et étroitement surveillés ?

        " Dans les régions occupées de la France - stipule I' article 3 de la Convention d'armistice -, le Reich allemand exerce tous les droits de la puissance occupante. Le Gouvernement français s 'engage à faciliter par tous les moyens les règlementations relatives à I' exercice de ces droits et à la mise en exécution avec le concours de l'Administration française. Le Gouvernement français invitera immédiatement toutes les autorités et tous les services administratifs français du territoire occupé à se conformer aux règlementations des autorités militaires allemandes et à collaborer avec ces dernières d'une manière correcte».

        Les forces terrestres allemandes réparties en Zone Nord au 20 avril 1942, à la veille de la «Rafle du Vel d'Hiv», comprennent 29 divisions d'infanterie, 3 divisions blindées, une division aéroportée, de I' ordre de 300 000 hommes au total dont, par I' article 18 de la Convention d'Armistice, "Les frais d'entretien des troupes d'occupation allemande sur le territoire français seront à la charge du Gouvernement français ».

        L'administration militaire allemande comprend 47 Feldkommmandantur - une par département occupé, avec des kreiskommmandantur dans les sous-préfectures et principales villes, elle est confortée dans ses missions de sécurisation de la Wehrrmacht et de contrôle des populations par les «troupes de sécurité» fortes de 40 000 hommes en mars 1942, la Feldgendarrmerie (6 000 hommes), la «Police de sécurité (Sipo-RSHA)>> et le «Service de sécurité» (SD) de la SS, qui est présent à Dijon, à Bordeaux, Rouen, Vierzon et Châlons-sur-Marne.

        Début juillet 1942, la préparation de 1'«Opération Vent printanier» de déportation des Juifs étrangers et apatrides dans laquelle va s'insérer la «Rafle du Vel d'Hiv» s'accélère, elle va concerner la Région parisienne mais aussi - nous I' avons vu la Marne. Et même la Bourgogne : ainsi, le 7 juillet, le Chef du RHSA-SD de Châlons-sur-Marne, le comte yon Korff, «Chef de la SS», adresse une lettre - conservée aux Archives de la Marne - à «Messieurs les Préfets de Châlons-sur-Marne, Troyes et Chaumont» : "Tous les Juifs des deux sexes en état de travailler, âgés de 16 à 45 ans, devront être concentrés de votre département dans un camp de CHALONS/MARNE, qui sera établi par le Préfet régional. La surveillance des Juifs concentrés ici ainsi que leur transfert dans ce camp seront assurés par la police française. (. . .) les autorités françaises devront assurer la nourriture des Juifs au camp de Châlons».

        Le 17 juillet, jour de la «Rafle du Vel d'Hiv» à Paris, le Préfet de la Marne, Peretti Della Roca, écrit au commandant de gendarmerie à Châlons-sur-Marne (la lettre est aussi conservée aux Archives de la Marne) : <J'ai I'honneur (sic !) de vous adresser ... le relevé par arrondissement des Juifs apatrides et étrangers, âgés de 16 a 45 ans, qui doivent suivant les ordres des Autorités d'occupation, être concentrés à Châlons, au Fronts stalag ( .. .). Cette opération devra être effectuée avec célérité et simultanément dans I' ensemble du département. Au moment de la notification de la décision des autorités allemandes aux intéressés, ils ne devront plus être perdus de vue ( .. .). La concentration devra être terminée pour le mardi 21 juillet, à midi au plus tard ... ».

        On peut, à I 'aune de cet échange de lettres, mesurer la réalité de la «souveraineté» du Gouvernement pétainiste en zone occupée, dont I' administration et la police sont - de par la Convention d'Armistice - «aux ordres» des «autorités d'occupation» ; lesquelles ont "décidé» la «Rafle du Vel d'Hiv», celles de la Marne et des départements bourguignons ; et d'autres encore ...

        Ce qui est de la responsabilité des plus condamnables, criminelle, du Gouvernement pétainiste, c'est de ne pas avoir cherché à s'opposer à I' utilisation - même prévue par la Convention d'Armistice - par les Allemands des forces de police et de gendarmerie française pour I' exécution de leur plan de déportation vers les camps des Juifs étrangers et apatrides, et pire de I' avoir facilitée, d'y avoir «collaboré» ; c'est même d'avoir «négocié» avec les nazis leur livraison - y compris de ceux de Zone sud - contre une protection bien temporaire des Juifs français contre la déportation.

        II est vrai que le Régime pétainiste, qui des le 3 octobre 1940 avait - avec le premier «Statut des Juifs» - pris de sa propre autorité de premières mesures discriminatoires aggravées par la suite à l'encontre des Juifs, dont une partie importante du personnel politique et de la haute administration était issue des milieux de I' extrême-droite xénophobe, antisémite et fascisante de I' entre-deux guerres, était engagé depuis Montoire dans une politique de collaboration, dont la composante criminelle à L'encontre des Juifs, étrangers et français sera I 'un des principaux aspects.
        Alors oui, le crime qu'a représenté la «Rafle du Vel d'Hiv», décidée par l'Occupant, a été commis en France, oui il a été commis avec le concours de Français, en premier lieu des dirigeants du régime dit de 1'«Etat français» qui ne s'y opposèrent pas et même le co-organisèrent avec les responsables nazis, mais qui n'étaient pas «la» France.



UNE PSEUDO-«SOUVERAINETE»

        Fait unique en Europe occupée, l'Allemagne nazie n'occupa pas militairement tout Ie pays vaincu, lui laissant une apparence de souveraineté ; cette «magnanimité» découlant en premier de la crainte de voir notre pays continuer la guerre a partir de l'Afrique du Nord, ou aurait pu se replier a Bizerte et MersKebir la puissante marine militaire française basée a Toulon, et de l'Afrique Occidentale et Equatoriale française, dont les ports auraient ainsi été ouverts a la flotte britannique.

        Des ambassadeurs étrangers non seulement des pays de l'Axe mais aussi ceux de pays neutres (telle la Suisse), et même de I' URSS jusque fin juin 1941 et des Etats-Unis jusqu'a la mi-novembre 1942, seront présents a Vichy, ils se raréfieront a partir de 1943; notamment quand plusieurs pays d'Amérique latine rejoindront le camp des Allies.

        Mais, cette «souveraineté» - avec des guillemets - de I' «Etat Français» sera - y compris en Zone Sud dite «Libre» - des plus limitées de par les clauses de l'Armistice de 1940: ainsi son armée sur Ie sol métropolitain sera réduite a 100000 hommes, elle ne disposera en 1942 que de 64 automitrailleuses mais d'aucun tank, le service militaire y est suspendu jusqu'a un hypothétique traité de paix, la fabrication de matériel militaire en zone Sud et en Afrique du Nord est interdite, de même que I' existence d'un service de renseignements. Apres I' attaque britannique contre Mers-el-Kebir Ie 3 juillet 1940, et I' expédition avortée anglo-gaulliste de Dakar du 23 au 25 septembre suivant, les Allemands accorderont des assouplissements de ces règles, afin de permettre a I' administration pétainiste de renforcer ses forces armées, essentiellement outre-mer.

        Le Gouvernement pétainiste s'attachera à valoriser, à ses propres yeux mais surtout à ceux de la population française, cette apparence de souveraineté, qui s'appuie effectivement sur une continuité administrative : les ministères traditionnels de la 3e République ont, peuplant les divers hôtels de la ville de cure, replié à Vichy une partie de leurs archives et de leurs cadres centraux, épurés des républicains et démocrates, des francs-maçons et des Juifs ; et ils continueront à administrer : en Zone Nord sous le contrôle étroit des services de I' administration militaire allemande et dans les limites et restrictions qu'elle impose, en Zone Sud sous la vigilance attentive des Allemands, exercée par I' intermédiaire des envoyés allemands de la Commission d'armistice chargés de veiller a I'application de ses termes, y compris jusqu'en Afrique du Nord.

        Et il y aura la Ligne de démarcation, ligne de séparation militaire entre forces allemandes au nord et françaises au sud qui va être transformée par l'Occupant en véritable frontière intérieure, plus ou moins franchissable selon leur bon vouloir pour les personnes privées ou les fonctionnaires ; et même en ce qui concerne les productions agricoles et industrielles nécessaires à la vie des Français, dont environ 15 des 40 millions sont en zone Sud : les trois quarts du blé et du charbon français sont produits en zone occupée, ainsi que presque tout I' acier, le textile ...

        Seuls Pierre Laval et Fernand de Brinon, 1'«Ambassadeur» de Vichy à Paris auprès du Haut-commandement militaire allemand en France, disposent pour franchir la Ligne de démarcation d'un laissez-passer permanent.

        Avec I' invasion de la Zone Sud par la Wehrmacht le 11 novembre 1942, sans que le régime pétainiste n'oppose la moindre résistance, le sabordage de la flotte à Toulon, la dissolution de I' Armée de l'Armistice des le 27 novembre 1942, avec la perte en cette fin 1942 de I' autorité de Vichy sur le Maroc et l'Algérie ou ont débarqué les anglo-américains, sur I' Afrique Occidentale Française, Djibouti, Madagascar et la Réunion, que suivront en 1943 les ralliements de la Guyane, de la Martinique, de la Guadeloupe au Comite français de Libération Nationale et, en septembre-octobre, I' insurrection libératrice de la Corse, avec aussi I' installation dans les principales villes de la zone Sud de la Gestapo qui arrêtera qui elle voudra, la fiction de la «souveraineté» de 1'«Etat Français» s'effondra totalement.

        Le 1 er régiment de France, «fort» de 2 760 hommes, dont les Allemands ont à I' été 1943 autorisé la constitution, n'aura eu d'autre utilité que de présenter les armes à Pétain et à ses «ministres» et - hélas - de participer à I' été 1944 aux cotes de la Milice, des GMR et. .. des Allemands à quelques opérations contre les maquis, avant de se désagréger au moment de I' insurrection libératrice de la France tandis que les cadres collaborateurs les plus compromis du soi-disant «Etat Français» entamaient dans les fourgons de la Wehrmacht en retraite une fuite éperdue vers le Reich assiégé.

        II y a quelques semaines, Arte a présenté une émission consacrée au dernier avatar caricatural du Régime dit de Vichy installé depuis la fin 1944 dans le Château des Hohenzollern à Sigmaringen, au sud de l'Allemagne, à savoir la «Commission Gouvernementale» présidée (sic) par de Brinon, qui s'attachera encore à singer quelque temps un fonctionnement de type étatique, avec mini-troupe militaire, quotidien la France et une Radio «lei la France» avant de partager I' effondrement final du 3e Reich.

        Lors de son discours de Brazzaville en octobre 1940, le général de Gaulle avait déclaré, évoquant le régime installé à Vichy en juillet précédent: « Cédant à une panique inexcusable, des dirigeants de rencontre ont accepté et subissent la loi de I' ennemi. Cependant, d'innombrables preuves montrent que le peuple et I' Empire n'acceptent pas I' horrible servitude. Des milliers de Français ou de sujets français ont décidé de continuer la guerre jusqu'à la libération. Des millions et des millions d'autres n 'attendent, pour le faire, que de trouver des chefs dignes de ce nom».

        Des chefs dignes de ce nom, ils les trouvèrent dans les combats de la France libre et de la Résistance intérieure, le Général de Gaulle et Jean Moulin les symbolisent, ainsi que tous les combattants de la France Libre et de la Résistance.

        Refusant I' asservissement de notre pays et porteurs de ses valeurs, c'étaient eux les continuateurs de la France, celle des lumières, des idéaux démocratiques et humanistes de la Révolution française ; et non évidemment ceux qui s'avilirent dans I' obéissance aux occupants et la complicité avec ses crimes.

Non, 1'«Etat Français» n'était pas la» France.



DIRE LES CHOSES ... ET QUI SONT LEURS RESPONSABLES

        II faut, ainsi que nous y a invite le Président de la République le 16 juillet dernier, ne pas refuser la réalité historique, et nommer les choses, c'est-a-dire les actes, les responsabilités et les responsables.

        Si d'évidence il n'y eut pas 40 millions de Résistants, pas plus qu'i1 n'y eut, n'en déplaise à feu Henri Amouroux, «40 millions de pétainistes», il y eut bien des Résistants qui, au fil des mois - et hélas de leurs sacrifices - reçurent I'appui grandissant de la population sans lequel i1s n'auraient pu mener leur combat, et il y eut aussi des collaborateurs, complices actifs de l'occupation de notre pays, des répressions, tortures, fusillades, déportations ...

        On ne peut accepter - parce qu'elle est fausse -I' idée que tous les Français auraient été coupables, ne serait-ce qu'en ne s'opposant pas directement et explicitement à 1'«Etat Français», car dire que tous seraient plus ou moins coupables relativise la bien réelle et criminelle responsabilité non seulement des dirigeants du gouvernement pétainiste mais aussi de tous ceux qui participèrent au pillage de notre pays au profit de I' occupant et du leur, et avec zèle à la répression à I' encontre des Résistants, à leur déportation, à celle des Juifs tant étrangers que français.

        En effet de France partirent avec la complicité des dirigeants de l'Etat français vers les camps de concentration - Buchenwald, Mauthausen, Dachau, Ravensbrück et tant d'autres ... plus de 70 000 déportés résistants, dont on ne peut que regretter que leur mémoire et le combat qui fut le leur ne soient pas plus présents dans les manuels d'histoire, dans les films et téléfilms grand public, ainsi que, pour un voyage sans retour vers les camps d'extermination - tels Auschwitz, Treblinka, Maidanek ... - plus de 75 000 hommes, femmes, enfants, victimes de ce que depuis les années soixante et soixante-dix I' on appelle la «Shoah» ou 1'«Holocauste».

        «Holocauste», terme privilégié par les Anglo-saxons et que - tout en disant I' employer pour être compris - Primo Levi disait «rejeter», car ce terme en grec ancien fait référence à I' idée, présente dans l'Ancien testament, de «sacrifice d'une offrande à Dieu par le feu» ; ce que ne saurait être I' assassinat de millions de personnes dans les chambres à gaz et fours crématoires nazis.

        II en va de même pour le terme «Shoah», qui en hébreu signifie «catastrophe». Et il est évidemment vrai que I' extermination de 5 a 6 millions de Juifs a été une catastrophe. La mort par la famine programmée, I' exploitation esclavagiste ou les massacres de plus de 10 a 12 millions de civils soviétiques, ainsi que celle de plusieurs millions de civils chinois, perpétrés par les nazis et les militaro-fascistes japonais, ont été aussi des catastrophes ; il y en eut hélas encore d'autres de même nature sinon de même ampleur. Et le terme catastrophe est aussi employé pour des évènements dramatiques découlant de causes naturelles tel le récent ouragan «Irma», ou accidentelles, comme I'explosion de réacteurs nucléaires à Tchernobyl. ..

        Or, le massacre des Juifs par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale ne fut ni un sacrifice à Dieu ni la conséquence de causes naturelles ou accidentelles, et eut une spécificité particulière parmi les dizaines de millions de victimes civiles et militaires de cette Guerre : elle fut la volonté d'exterminer totalement toute une population, hommes, femmes et enfants.

        C'est cela, cette volonté d'extermination totale, que, au-delà du nombre des victimes, le Tribunal de Nuremberg qualifia de «génocide».

        Un terme de fait bien plus précis que ceux de «Shoah» ou «Holocauste», aujourd'hui universellement employé et compris, car le génocide, c'est une politique, délibérée, qui a des motivations idéologiques, économiques, religieuses, racistes, etc. Une politique qui a des responsables quant à sa conception et sa mise en œuvre, qui a des décideurs et des exécutants, qui a des profiteurs.

        Ce furent, en ce qui concerne la volonté d'extermination des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants et idéologues nazis, les chefs de la Gestapo, du SD, les Waffen SS et de nombreux grades de la Wehrmacht, les commandants et gardiens SS Totenkopf des camps de concentration, les gauleiters, les médecins et scientifiques criminels nazis, ce furent aussi les dirigeants des grands groupes industriels allemands pas seulement de I'IG Farben qui fabriqua le gaz Zyklon B qui profitèrent de la main-d'œuvre servile des camps avant sa mise à mort et qui ont encore aujourd'hui pignon sur rue, ce furent à travers l'Europe les collaborateurs des nazis à la déportation des Juifs et donc à leur assassinat, tels en France les Pétain, Laval, de Brinon, Darlan et Darnand, Pucheu, Bousquet, Leguay, Touvier, Papon et ceux qui, par leurs écrits, rappelèrent, les Luchaire, Suarez, Brasillach, Céline, Drieu la Rochelle et bien d'autres ; et la Milice ...

        Si Pétain, condamné à mort, fut gracié en partie du fait de son grand âge, et mourut en détention, si Laval, de Brinon, Pucheu, Darnand et quelques autres dignitaires du régime dit de 1'«Etat français» ou de Vichy, si les assassins par la plume et de la parole, tel Brasillach, ainsi qu'un plus grand nombre de tortionnaires de la Milice, des Brigades spéciales et de la Gestapo française connurent pour leurs crimes le châtiment suprême, d'autres collaborateurs tel Darquier de Pellepoix y échappèrent en se refugiant en Espagne ou en Amérique latine.

        Pire, nombre d'autres encore, de second rang mais tout aussi nocifs car ayant été les exécutants - et même les exécuteurs -, condamnés puis graciés et enfin amnistiés, réintégrèrent, souvent avec armes et bagages idéologiques, les administrations - y compris la Police, avec rappel d'ancienneté - ou intégrèrent les sphères politiques, culturelles, journalistiques, économiques, y jouant à tout le moins des rôles de mentors sinon de premier plan.

Deux ou trois exemples, ce ne sont hélas que des exemples :
        Georges Albertini, qui devint en 1942 comme secrétaire général le second de Marcel Déat, chef du Rassemblement National Populaire (RNP), I' un des deux principaux partis de la collaboration avec le Parti Populaire Français de Doriot (PPF), fut éditorialiste du National populaire, I' organe du RNP, y dénonçant en juin 1942 «le communisme, entreprise juive». Arrêté à la libération, condamné à 5 ans de prison, Albertini fut un temps emprisonné à Fresnes dans la même cellule que le banquier Hippolyte Worms ... Et il fut définitivement amnistié par le décret du 13 mai 1951 ! Entré à la Banque Worms, il fondera fin 1948 une Association d'Etudes et d'informations politiques internationales (AEIPI) qui publiera un bulletin, le BEIPI, lequel deviendra en 19561a revue «Est-Ouest», spécialisée dans I' anticommunisme.

L'AEIPI sera un «think tank» - dirait-on aujourd'hui - qui fournira sur le communisme, l'Union soviétique et le syndicalisme des études et «éléments de langage», dirait-on encore aujourd'hui, à Antoine Pinay, Georges Pompidou, et - via Pierre Juillet et Marie-France Garaud - à ... Jacques Chirac, il prodiguera - via un «Institut Supérieur du Travail» (IST) fondé par son proche Claude Harmel, lui aussi un condamné de 1945 puis amnistié de 1951 - ses conseils à Alain Madelin, Patrick Devedjian, Gérard Longuet, Herve Novelli. .. Albertini aura aussi joué un rôle dans I'organisation de la CGT Force ouvrière à sa création en 1947.

        Autre secrétaire général, depuis juillet 1941, de I' autre grand parti collaborateur, le PPF de Doriot, Victor Barthelemy, qui fournira plusieurs centaines de militants du PPF les 16 et 17 juillet 1942 pour aider la police française lors de la «Rafle du Vel d'Hiv», fut à la Libération condamné a plusieurs années de prison. Cela ne I' empêcha pas de participer en 1972 à la création du Front National, dont il va être, au côté de son Président Jean-Marie Le Pen, secrétaire général jusqu'en 1978.

        II côtoiera à la direction du FN lepéniste d'autres «anciens», tel Léon Gaultier, ancien secrétaire général à l'information du Gouvernement pétainiste et ancien UntersturmfDhrer Waffen SS, Pierre Bousquet, autre Waffen SS de la division Charlemagne, qui sera trésorier du Front National de 1972 a 1980, François Brigneau, ancien milicien et vice-président du FN.

        Roland Gaucher, responsable de février 1942 a 1944 des Jeunesses du RNP, qui demanda le 22 avril 1944 au régime de Vichy de «dresser des listes d'otages et des poteaux d'exécution» à un rythme plus soutenu, condamné fin 1944 et libéré en 1949, devint conseiller régional FN de Picardie en 1986 à 1987, de Franche-Comté de 1992 à 1998, député européen FN du 16 avril 1986 au 24 juillet 1989. Journaliste, il avait collaboré à Est-Ouest d'Albertini et à l'Auto-Journal de Robert Hersant.

        Robert Hersant, ancien fondateur et dirigeant du groupuscule néo-nazi «Jeune Front» qui fit le coup de poing contre les manifestants du 11 novembre 1940 à l'Etoile. condamné à la libération à 10 ans d'indignité Nationale, amnistié en 1952, avait fondé avec son ami Jean-Marie Balestre, un autre «ancien», l'Auto-Journal, premier titre de ce qui deviendra I 'empire de Presse Hersant (Le Figaro, l'Auto-Journal, La Voix du Nord, Le Midi Libre, I'Est-Républicain, le Dauphine Libéré, etc.). Et Hersant sera entre 1956 et 1988 député de l'Oise pendant près de 25 ans, avec des étiquettes allant de radical-socialiste à UDI ...

        Or, on I' oublie trop souvent, si les Résistants se sont attachés - évidemment au grand jour - à admettre les valeurs de la Resistance, et I' ANACR sans être la seule y a pris une grande part, les anciens collaborateurs les anciens pétainistes ont eux aussi transmis de la mémoire leur mémoire, d'abord insidieusement et de plus en plus ouvertement.

        Et leurs descendants - éventuellement familiaux mais surtout idéologiques - se sont attachés et s'attachent à en «moderniser» les concepts - notamment dans les domaines de I' immigration, de I' identité nationale et de la sécurité et à les diffuser avec le concours des médias de masse et des réseaux sociaux, dans un contexte de crises politiques, économiques et sociales tant nationales qu'internationales.



MEMOIRE ET HISTOIRE, UN ENJEU DEMOCRATIQUE DU PRESENT ...

        II n'est guère besoin de longue démonstration pour faire le constat de la montée du racisme et de la xénophobie dans notre société, dont les principales victimes - tant au niveau des discours les discriminant que des manifestations d'hostilité et même de violence les visant - sont les immigrés et refugiés venant d'Europe de l'Est mais surtout du Proche-Orient arabo-kurde (Syrie, Irak ... ), de l'Asie du Sud-ouest (Afghanistan, Pakistan, Sri Lanka ... ), d'Afrique subsaharienne (Mali, Cote d'ivoire ... ) et orientale (Erythrée ... ), fuyant la répression, la guerre, la famine.

        II y a, confortés par les discours non seulement de Marine Le Pen et de dirigeants du «Front national» mais aussi de leaders de la droite extrême, qui parlent d'invasion, de changement de la population française, de menaces contre notre identité nationale, des manifestations d'hostilité voire de graves violences à I' égard de composantes - notamment d'origines maghrébines et africaines - de la population française, tels les jeunes de banlieue nés et élevés en France, par ailleurs victimes de discriminations sur le plan de I' emploi et du logement.

        Et I' on ne saurait oublier les actes d'agression spécifique à I' encontre de membres de la communauté juive que suscitent de fait les discours d'un Dieudonné, à I' hostilité pathologique à I' égard des Juifs, ou s'inscrivant dans un discours djihadiste, hostile d'ailleurs à I' égard de tous les «infidèles», qu'ils soient juifs, chrétiens, yézidis, bouddhistes ou athées, ainsi que ceux découlant d'une inacceptable transposition dans notre pays du conflit opposant Israéliens et Palestiniens, Israël aux pays arabes voisins.

        II est de la responsabilité des pouvoirs publics d'être vigilants à I' égard de tous ces phénomènes négatifs, que la crise économique, sociale, politique et des valeurs, jointe à la dangerosité de la situation internationale, risque d'amplifier. II y a là un terreau qui n'est pas sans rappeler - sans pour autant faire des raccourcis historiques abusifs -la situation dangereuse qui conduisit à la catastrophe à la fin des années mil neuf cent-trente.

        II serait illusoire de penser que la mémoire des ravages matériels et humains de la Seconde Guerre mondiale en Europe, que la justice internationale mise en place à Nuremberg à son issue, qui établit les crimes contre la paix, les crimes de guerre, les crimes contre I' humanité et le crime de génocide, seraient des antidotes contre la résurgence sur notre continent des démons qui I' ont ensanglanté entre 1930 et 1945 : le conflit meurtrier entre protestants et catholiques en Ulster, les tragiques épurations ethniques dans I' ex- Yougoslavie, en Bosnie-Herzégovine, Croatie et au Kosovo, ainsi que les conflits armés dans l'Est et le sud de l'Ukraine prouvent hélas le contraire.

        II a été de bon ton d'opposer la mémoire et I' histoire, I' une étant présentée comme subjective, I' autre ayant un caractère scientifique revendiqué par de nombreux historiens. C'est là une opposition dans laquelle on ne saurait se laisser enfermer : lors des procès Barbie, Touvier et Papon, les témoins ont été essentiels pour établir la véracité des faits et la culpabilité criminelle des inculpés, et le travail des historiens a été essentiel pour combattre les thèses révisionnistes, ils se sont vus confier un rôle d'experts du passé; de plus, ayons présent à I' esprit que la mémoire orale ou écrite est - quoique certains en disent - un matériau indispensable aux historiens, et que nombre de documents d'archives - autre matériau d'étude des historiens - sont emprunts de la subjectivité de ceux qui les rédigèrent.

        Le 16 avril 1992, I' expression «devoir de mémoire» apparait pour la première dans les colonnes du journal Le Monde consacré au non-lieu alors prononcé en faveur de Paul Touvier, et sera reprise dans plusieurs autres journaux et medias nationaux et régionaux. En juin 1993, les élèves passant I' épreuve de philosophie du baccalauréat en série A dans les académies d'Amiens, Créteil, Paris, Lille, Rouen et Versailles auront a plancher sur le sujet : «Pourquoi y a-t-il un devoir de mémoire?», I' émission télévisée La Marche du siècle du 30 juin 1993, présentée par Jean-Marie Cavada sur France 3, aura pour thème le «devoir de mémoire». En 2003 I' expression entra dans le Larousse avec cette définition: «I 'obligation morale de témoigner, individuellement ou collectivement, d'événements dont la connaissance et la transmission sont jugées nécessaires pour tirer les leçons du passé».

        De fait, tant dans les médias qu'au sein de l'Education nationale, la notion de «devoir de mémoire» va - c'est un constat concerner essentiellement sinon exclusivement la déportation et encore plus spécifiquement la déportation de caractère racial; ce qui relativise dans la prise en compte de ce «devoir de mémoire» la déportation dite politique ou pour faits de Résistance, ainsi que, plus largement encore, de I' ensemble de la politique de collaboration et de répression de I' administration pétainiste et de I' occupant, ainsi que du combat de la Resistance.

        L'approche morale et émotionnelle du «devoir de mémoire», certes légitime, est cependant insuffisante pour comprendre et faire comprendre ce que furent par exemple la nature du nazisme, non seulement ses dimensions idéologiques mais aussi ses motivations économiques, les fondements du pétainisme et de sa politique de collaboration.

        Ainsi que les valeurs patriotiques, démocratiques, sociales et humanistes qui motivèrent I' action des Résistants, insuffisamment prises en compte dans les manuels d'histoire, largement sous-estimées ou ignorées dans les medias quand elles ne sont pas falsifiées.

... ET DE L'AVENIR

        Connaitre I' histoire de notre pays, de l'Europe et du monde dans ces années de I' entre-deux guerres est indispensable pour comprendre la montée du fascisme et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, avec les choix que firent les uns du fascisme avec ses crimes inhérents, les autres du combat antifasciste pour les valeurs démocratiques et humanistes, elle I' est pour comprendre les enjeux et faire prendre conscience des risques du présent. II y a un besoin de mémoire qui implique un travail d'histoire. C'est de la responsabilité des enseignants et d'Associations comme I'ANACR, de structures comme les Fondations, que de répondre à ce besoin et d'effectuer ce travail, non dans une concurrence stérile ou avec des postures corporatistes, mais dans une coopération pour faire avancer la connaissance et transmettre la mémoire la plus authentique possible tant des combats que des valeurs des Résistants, des Français libres qui, ensemble et conjointement aux Alliés, ont contribué à libérer la France.

        Et qui, à partir des travaux de l'Assemblée Consultative Provisoire d'Alger et du Programme du Conseil National de la Resistance, ont dessiné les contours de la France rénovée en 1944-1945, que ceux qui la libérèrent voulurent démocratique et socialement solidaire. Les remises en causes successives qu'ils connurent depuis la Libération n'ont pas été pour rien dans la réapparition au grand jour des courants d' extrême-droite et leur audience grandissante ; de nouvelles ne pouvant qu'accroitre le danger qu'ils représentent. Rappelons-nous que I' essor du fascisme entre les deux guerres est indissociable de la grave crise sociale qui frappa les populations.

        Transmettre aux jeunes générations la connaissance et les enseignements de I' Histoire, tel est le sens de notre participation au Concours National de la Resistance et de la Déportation, avec la volonté que nous avons de le développer. Ce qui implique d'éviter une sorte de technocratisation qui menacerait le Concours si s'accentuait encore plus la relativisation - constatée au sein des jurys - du mouvement associatif qui en fut à I' origine, qui a été et entend en rester un indispensable acteur précieux, parce que relais avec les témoins, la mémoire des témoins quand ceux-ci nous ont quittés ; et intermédiaire avec la population. Nous sommes aussi attentifs à ce que soient maintenus les palmarès départementaux avec les remises de prix aux lauréats, car I' éloignement des uns et des autres dans des capitales régionales que la réforme régionale a parfois éloignées irait à L'encontre de I'enracinement du concours, condition de sa pérennité et de son développement.

        Depuis le 19 juillet 2013, largement conséquence de la bataille menée pendant prés de 25 ans par I'ANACR, le 27 mai est devenu officiellement la Journée Nationale de la Resistance, il nous appartient de la faire vivre avec le concours le plus large possible de la population et des scolaires, en impliquant les enseignants, et de veiller a ce que soit assurée lors de cette journée I' expression du mouvement associatif Résistant et Ancien combattant, que la présence d'un message ministériel ou présidentiel ne saurait hypothéquer.

        Nous devons aussi être attentifs - et dénoncer quand nécessaire - les altérations ou falsifications dans les medias de la réalité historique concernant la Resistance, comme ce fut par exemple le cas des scandaleux derniers épisodes de la série télévisuelle «Le Village français».

        Pour conclure, évoquons I' écrivain Paul Valery qui, alors secrétaire de l'Académie française, prononça I' éloge funèbre d'Henri Bergson, membre de l'Académie, Prix Nobel de littérature 1927, Grand-croix de la Légion d'honneur, mort le 4 janvier 1941 à Paris, en Zone occupée ; le «Juif Henri Bergson», comme ne manquèrent pas de I' appeler les pires collaborateurs. Membre du Front National pour I' indépendance de la France, Paul Valery décédera le 20 juillet 1945, des funérailles nationales lui seront faites à la demande du général de Gaulle, qui les présida personnellement.

        Nous qui sommes les membres, les militants d'une Association porteuse de la mémoire des combats et des valeurs de la Resistance, mémoire que nous voulons transmettre aujourd'hui et demain, méditons cette pensée de Paul Valery :

 «La mémoire est J'avenir du passé»,
 

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