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Concours National de la Résistance et de la Déportation

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Le jury de ce concours (réservé aux collégiens et lycéens) a retenu pour cette année 2017 le thème suivant : La négation de l’homme dans l’univers concentrationnaire nazi

Les jeunes garçons et filles qui vont travailler sur ce sujet, vont l’aborder en pénétrant au plus profond de l’expérience totalitaire nazie et au cœur même de cette idéologie criminelle.

Notre association, pour ce qui est de sa mission, va utiliser ce thème pour livrer le témoignage d’une femme Résistante qui a été déportée et a connu cet enfer concentrationnaire dont bon nombre de ses camarades ne sont pas revenus.

Louis CARDIN, membre de notre Conseil d’Administration et vice-président de l’ANACR d’Ille et Vilaine, a connu Louise HEINIC, née SORNAS (dite Lisette) en 2012 à Dinard. Elle n’a cessé de témoigner lors de conférences sur la déportation dans les collèges et lycées. Des centaines de jeunes, pendant des années, ont été marqués et impressionnés par les récits de cette dame qui vient de disparaître le 4 décembre dernier à 96 ans. Louise est née à Paris le 5 décembre 1920.

Louise a affronté les dures conditions des déportées. Elle a côtoyé Simone MICHEL-LEVY (héroïne de la Résistance PTT) avec qui elle participait dans le même camp au sabotage des obus en revissant de travers les têtes pour ralentir la production.

En 2014, elle confie à Louis CARDIN, qu’après son retour de déportation, elle avait travaillé en 1946 comme secrétaire-dactylo à la Fédération Postale CGT à Paris. Elle était la secrétaire de Jean LLOUBES et de Fernand PICCOT, le secrétaire général.

Jean LLOUBES, un des premiers résistants des PTT, employé à la Recette Principale des PTT de Paris-Louvre, fut déporté à Buchenwald. Fernand PICCOT avec Emmanuel FLEURY furent les organisateurs de l’insurrection parisienne dans les PTT en août 1944.

En janvier 2015, Louise HEINIC racontait sa résistance et sa déportation devant des élèves des collèges de Saint-Malo et Dinard.

 

Voici le récit de ce témoignage réalisé par l’hebdomadaire « Le Pays Malouin ».

« J’avais 18 ans quand la guerre s’est déclarée. Je travaillais comme dactylo dans une entreprise en région parisienne. Adhérente au Parti communiste, je suis entrée en résistance dès l’arrivée de l’occupant. Je jetais des tracts devant les bistrots bien pourvus de clients. Avec mes camarades, on voulait pousser les gens à réagir, à ne pas subir.

On m’a également chargée de rédiger les comptes rendus de réunions secrètes de FTP puis de FFI. J’avais installé ma machine à écrire chez mes parents dans ma chambre, sous les toits. Ils étaient au courant de mon engagement dans la résistance mais ne savaient pas ce que je faisais, ni où j’allais. Je ne voulais surtout pas les mêler à ça.

C’est moi que vous attendez ?

Ces comptes rendus, je devais les remettre à une personne qui m’attendait chaque fois à un endroit bien précis et à une heure exacte. La consigne était claire : si personne ne se présentait dans les cinq minutes, je devais aussitôt repartir.

Le 17 févier 1944, c’est malheureusement un Français de la Brigade antiterroriste qui m’a accueilli. Il m’a pointé sa carte sous le nez et m’a dit : "C’est moi que vous attendez ?" Il m’a embarquée pour le Palais de justice. 

Comme je n’avais aucun document sur moi, j’étais assez tranquille. Rien ne m’accablait. J’ai nié durant tout l’interrogatoire. Je prétextais ne rien comprendre. Eux me disaient : "On te fera parler à coup de claques dans la gueule". J’entendais des hurlements terribles qui venaient des couloirs. Des hommes gémissaient comme des enfants tellement ils souffraient.

Et puis, un homme s’est soudainement avancé à la porte. Il était salement amoché et avait la tête en sang. Et il a dit : "C’est elle". Cette fois-ci, c’était foutu, je ne pouvais plus nier. C’était bien à lui que je devais remettre des documents. Mais comment lui en vouloir de m’avoir balancée ? Il était juif, communiste et résistant ? Le pauvre, il n’avait rien pour lui en ces temps de malheur.

On m’a envoyée à la prison de la Roquette à Paris. J’y suis restée plusieurs mois à attendre mon jugement que j’espérais le plus tard possible. Car on savait notre libération imminente. Les Alliés marcheraient bientôt sur Paris …

Mais nous, on ne les verrait pas. Le 9 août 1944, quelques jours avant la Libération, j’ai été mise dans un train, direction l’Allemagne où on avait besoin de main-d’œuvre …(*)

Ils cherchaient à nous avilir

On a fait quelques haltes durant le trajet, dont une de 3-4 jours où l’on a tous été enfermés dans une même pièce aux volets fermés. C’était l’été. Il faisait une chaleur terrible. La pièce était infectée de puces. Mais on transpirait tellement qu’elles ne pouvaient pas nous piquer, elles glissaient sur notre peau.

On nous a ensuite parquées dans un autre train. Ils nous ont entassées dans un wagon à bestiaux. Au milieu, il y avait une grosse cuve dans laquelle tout le monde faisait ses besoins. L’odeur était épouvantable. Après quelques jours, la cuve était pleine et s’est mise à couler dans le wagon. A chaque soubresaut du train, tous ceux qui étaient autour de la cuve étaient éclaboussés. Les Allemands faisaient tout pour nous humilier et nous avilir. Mais nous, on s’était juré de rester en vie et de rentrer pour témoigner de ce qu’on vivait.

On avait toutes la peau verdâtre

Notre voyage s’est terminé à l’entrée du camp de concentration de Ravensbrück. Là-bas, les soldats étaient pour la plupart de vraies brutes et nous criaient dessus tout le temps. On nous a fait mettre entièrement nues, puis on a regardé nos mains et nos dents pour vérifier qu’on était bien apte à travailler.

On nous a ensuite conduites sous la douche. En arrivant dans la pièce, je n’espérais qu’une chose, que ce soit de l’eau tiède qui sorte et non du gaz !

Après ça, on m’a donné une seule culotte que j’ai dû porter pendant 8 mois. On m’a aussi remis une blouse rayée sur laquelle était cousu un triangle rouge. Ça voulait dire que j’étais une déportée politique. Je portais le numéro 52 598. Je n’avais plus d’identité, je n’étais plus une femme mais seulement ce numéro que je devais énoncer en Allemand pour me présenter.

Je suis restée en quarantaine à Ravensbrück avant d’être internée à Holleischen où je devais travailler 12 heures par jour pour une usine d’armement.

Au fil des mois, on avait toutes la peau de plus en plus verdâtre et le corps recouvert de plaques d’avitaminoses. Il était prévu qu’on ne vive pas plus de neuf mois. Ça aurait encore pu être plus bref pour moi qui ai souffert de la scarlatine. Et puis l’hiver, en Tchécoslovaquie, c’est terrible. La nuit de Noël, je me souviens qu’il faisait – 35° … Je me voyais mourir à rester enfermée. Alors j’ai demandé à travailler dehors, dans les champs. Le travail était lui aussi pénible mais j’étais au grand air. Et je pouvais parfois manger des racines de pissenlit. Ça me faisait du bien.

Je ne pesais plus que 38 kg

Un matin, à notre réveil, quand on a ouvert la porte de notre baraquement, à notre grande surprise, il n’y avait plus un seul Allemand dans le camp. Ils étaient tous partis pendant la nuit. Aucune d’entre nous n’avait entendu le moindre bruit de botte. C’est tout de même bizarre. Je me suis toujours demandé, si on n’avait pas été droguées la veille au soir …

Peu importe, on était libre ! La fin de 9 mois d’internement et de privations. J’ai sans doute ressenti ce jour-là la plus grande émotion de ma vie.

On nous a donné à manger. Des aliments malheureusement trop riches pour nous. Nos corps n’y étaient plus habitués. Résultat, on a toutes eu la dysenterie.

Quand je suis arrivée à Paris, à l’hôtel Lutetia qui accueillait les déportées, je ne pesais plus que 38 kg. On m’a emmenée chez moi. Je retrouvais  enfin ma famille. On a tous pleuré de bonheur. La guerre était finie pour moi. Pour les Parisiens, elle était finie depuis plusieurs mois maintenant. La vie avait repris son cours. Personne ne voulait entendre ce qu’on avait vécu. Mes propres parents ne voulaient pas m’écouter. On me demandait de ne plus y penser, de ne pas en parler. Mais comment voulez-vous que j’oublie tout ça ?

Ça hantait mes nuits. Je ne pouvais plus dormir, je faisais des cauchemars épouvantables. Il m’est même arrivé de faire une crise de nerfs dans un restaurant tout simplement parce que les serveuses étaient vêtues d’un gilet rayé …

Je me suis tue pendant 50 ans

Alors je me suis tue. Pendant 50 ans je n’ai rien raconté. Il a fallu que je revienne vivre à St-Malo pour me remémorer cette tragédie. On m’a demandé de témoigner devant des scolaires. J’avais un trac fou. Et puis, tout m’est revenu. C’était enfoui dans ma mémoire mais je n’avais rien oublié. J’en ai pleuré mais j’étais enfin soulagée.

Maintenant, à chaque fois qu’on me le demande, je raconte volontiers mon histoire. Je le fais d’autant plus que je ne veux pas voir l’Histoire se répéter. Surtout par les temps qui courent ou quand j’entends Le Pen comparer les chambres à gaz à "un point de détail de la Seconde Guerre mondiale". J’en serais malade de voir un parti d’extrême-droite prendre un jour le pouvoir ».

 

Camp de Neue Bremm)

 

 (*) Ce transport de 102 femmes est parti de Paris, gare de Pantin, le 11 août 1944 et est arrivé à Sarrebruck (camp de Neue Bremm) le 17 août 1944. Ce départ s’inscrit dans un processus d’évacuation des prisons parisiennes devant l’avancée des troupes alliées. 81 femmes sont extraites du Fort de Romainville et 21 viennent de la prison de Fresnes. Dans un premier temps ces femmes sont regroupées gare de l’Est puis ensuite transférées à la gare de Pantin. Le véritable départ est le 11 août dans la soirée, le voyage dure six jours avant l’arrivée à Sarrebruck. Ces femmes arriveront à Ravensbrück, le premier groupe de 43 (dont celui de Louise matricule 52598) le 26 août et le second le 2 septembre.

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