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HISTOIRE

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Les associations professionnelles de fonctionnaires

dans les PTT (*) par Michel DELUGIN   (1927 – 2016)

À peu près en même temps qu’il dissolvait officiellement les confédérations syndicales existantes (CGT et CFTC), le gouvernement du maréchal Pétain créait les associations professionnelles de fonctionnaires par la loi du 15 octobre 1940 (Journal officiel du 5 novembre 1940). Trois ministres – Justice, Intérieur, Travail – avaient travaillé à l’élaboration de cette loi. Un désaccord était intervenu entre le garde des Sceaux, Alibert et le secrétaire d’État à la Production industrielle et au Travail, l’ex-syndicaliste CGT René Belin. Le premier voulait interdire ces associations à tous les anciens syndicaux tandis que Belin était opposé à cet interdit radical estimant que certains militants confédérés et chrétiens pouvaient être récupérés en faveur de « l’œuvre de redressement national » entreprise depuis juillet 1940. Pétain lui-même avait tranché : c’est l’opinion de Belin, nommé vraisemblablement à ce poste de secrétaire d’État pour tenter sinon de rallier le monde du travail du moins de le neutraliser, qui avait été retenue. Cependant le texte fut présenté au Conseil des ministres du 15 octobre par le garde des Sceaux, non sans signifier ainsi à l’ex-syndicaliste qu’il avait un rôle de second plan.

La loi sur les associations professionnelles précède la promulgation du statut des fonctionnaires en date du 14 septembre 1941 (qui y fait référence au titre VIII) ainsi que la Chartre du travail, datée, pour elle, du 4 octobre 1941. Les grands principes sont d’ores et déjà clairement indiqués : l’État français veut un syndicalisme de type corporatiste où patrons et salariés ne se combattent plus, mais collaborent pour le plus grand bien de leur patrimoine commun : la profession. Ils ne traitent que des questions strictement professionnelles et se montrent respectueux de l’autorité de l’État. Quand elle entre en application, le syndicalisme est pratiquement inexistant dans les PTT (comme dans les autres professions). L’exclusion des unitaires de la CGT en 1939, l’interdiction des syndicats qu’ils dirigeaient et l’arrestation de nombre de leurs militants ont provoqué un profond malaise dans le personnel et même au sein de la CGT.

La mobilisation pour la guerre a vidé les services d’une partie importante des effectifs. Plus de 37 000 agents ont été mobilisés en octobre 1939, soit près de 40 % de l’effectif masculin. Il a fallu rappeler des retraités et embaucher des milliers d’auxiliaires, souvent des femmes ou des filles d’agents mobilisés. La brutale et humiliante déroute militaire, l’exode massif de populations civiles fuyant vers le sud du pays, puis l’absence de près de deux millions de soldats prisonniers de l’armée allemande, tout cela avait plongé la grande majorité des Français dans un immense désarroi. L’accueil du personnel à l’annonce des associations professionnelles de fonctionnaires (APF) est donc des plus froids. D’autant que des anciens unitaires de la CGT ayant échappé à l’arrestation (parce que peu connus des services de police ou parce que mobilisés) essayent, dans les services, d’organiser ce qu’ils nomment des Comités populaires et qui sont, de fait, des syndicats clandestins. Eux aussi se heurtent, dans les premiers temps, à une autre sorte d’apathie et leur premier travail syndical est de redonner confiance et espoir.

Il faudra plusieurs mois pour que l’administration des PTT parvienne à mettre sur pied sept grands groupes d’associations catégorielles qui, selon Marc Olivier Baruch (1), auraient rassemblé jusqu’à 70 000 agents. L’historien ajoute toutefois que ces associations furent utilisées par les dirigeants syndicaux d’avant-guerre et que celles qui comptaient les effectifs les plus importants n’étaient que des faux nez du syndicalisme dissous.

L’implantation et le fonctionnement dans les autres administrations semblent plus difficiles. Ainsi, une réunion interministérielle, en date du 10 février 1942, dresse un bilan franchement négatif .

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Constat est fait que les APF ne marchent pas, qu’elles suscitent que très peu d’intérêt, parfois pas du tout ! Le relatif succès dans les PTT tient peut-être au fait que l’organisation de la Fédération postale avant-guerre fonctionnait avec des syndicats de catégories. Cela a-t-il-pu faciliter l’introduction des associations professionnelles ? Il peut aussi résulter de l’entrisme pratiqué par les anciens syndicalistes confédérés, chrétiens (peu représentatifs dans la profession) et les ex-unitaires avec des éléments nouveaux non fichés (aidés par certains militants chevronnés clandestins).

Le fonctionnement des associations professionnelles n’est pas uniforme. Il varie selon les catégories de personnel, les services et les lieux, sans toutefois déroger aux grands principes corporatistes. Les responsables sont en principe désignés par les membres de l’association professionnelle avec l’approbation du chef de service. Certains concepteurs vichystes de la loi avaient pensé faire élire les dirigeants au scrutin secret mais d’autres les ont facilement convaincus du danger de cette procédure démocratique qui risquait de déboucher sur la désignation d’anciens syndicalistes opposés au nouveau régime. Cette situation qui obligerait le chef de service à les récuser créerait d’emblée des situations embarrassantes. Il est à noter que si l’association professionnelle est unique, elle n’est pas obligatoire (ce qui ne sera pas le cas de la Charte du travail qui veut que l’inscription de tous les employeurs et de tous les salariés soit obligatoire).

L’association professionnelle est présidée par le chef de service ou son représentant. Elle ne doit examiner que les questions professionnelles et les cas personnels et exprimer des desiderata eux aussi professionnels. Les dirigeants sont porteurs de ces demandes, avalisées par la hiérarchie locale, auprès de l’échelon supérieur compétent. Celui-ci les traite à son tour, au cours de réunions à périodicité variable. Ainsi, à Paris Poste, les dirigeants des associations professionnelles des bureaux centraux d’arrondissements sont convoqués mensuellement ou bimensuellement à la direction régionale (boulevard du Montparnasse) pour recevoir les réponses aux vœux formulés précédemment et pour déposer les questions revendicatives nouvelles.

Dans La Vie Ouvrière du 3 janvier 1942, Benoît Frachon, secrétaire de la CGT, tendance unitaire, insiste sur la nécessité de militer dans ces syndicats officiels. Mais la mise en application de cette consigne rencontre de grandes difficultés. Tout d’abord, seuls les agents peu ou pas connus comme anciens syndicalistes ou ayant fait semblant d’avoir abandonné toute activité sociale depuis 1940, peuvent espérer entrer dans les associations professionnelles.

Ensuite, étant donné qu’ils ne peuvent dire ouvertement à leurs collègues de travail les vraies raisons de leur adhésion, ils courent le risque d’être déconsidérés. Enfin, comme le but est de donner à l’association professionnelle une orientation contraire à sa nature originelle, leur action est particulièrement dangereuse. D’ailleurs beaucoup de ces militants utilisent éventuellement l’association professionnelle pour nouer de plus étroits contacts avec leurs collègues, tenter de détecter ceux et celles qui paraissent les plus décidés et les aider alors à entrer en résistance. Dans de nombreux cas, les chefs de service ne sont pas dupes de cet entrisme. Ils ferment les yeux soit par approbation tacite de cette activité militante, soit, plus simplement, parce qu’ils s’accommodent du bon fonctionnement de leur association, et tant qu’il n’y avait pas d’histoires … Dans les derniers temps de l’Occupation surtout, joue aussi la crainte de représailles de la Résistance en cas de dénonciation.

Un rapport, tapé à la machine sur papier pelure, daté du 1er mai (1944), éclaire quelque peu sur l’état des associations professionnelles. Ce rapport, non signé, comme c’est le cas à cette époque, émane vraisemblablement d’un responsable de la Résistance communiste dans les PTT. Il y est dit :

« Si nous sommes entrés dans les associations professionnelles, c’était pour utiliser une possibilité légale d’organiser la masse des postiers, pour transformer les associations professionnelles en véritables syndicats. Nous n’avons jamais accepté les contraintes liées aux associations professionnelles, une certaine unité a été réalisée avec les syndicats chrétiens et réformistes » (2).

Ce rapport note que le recrutement pour les associations professionnelles a été relativement bon en région parisienne mais très insuffisant en province ; que les associations professionnelles ont

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permis quelques améliorations légères dans certains services et pour des cas individuels mais que c’est loin de ce qu’on peut attendre d’un vrai syndicat. Sur les difficultés à convaincre les camarades de militer dans les associations professionnelles, le rapporteur dénonce « le provocateur Cougnenc » (ex-secrétaire général de la Fédération postale, en 1939) qui a traité de Vichyssois des militants entrés dans les associations professionnelles. Le rapport comporte ensuite quelques propositions en vue de corriger les départs, de mieux combiner le travail légal et le travail illégal, d’éviter de se laisser enfermer dans la légalité de Vichy, d’élaborer des cahiers de revendications. Il se termine en indiquant que la situation va se durcir, qu’on peut s’attendre à des réactions toujours plus violentes des nazis et des pétainistes et qu’il faut donc penser à la protection de l’outil de travail, des personnels et de leurs militants et à cet effet, constituer des milices patriotiques.

Dans bien des cas, les associations professionnelles ont été mises à profit pour préparer le personnel des PTT à participer aux combats libérateurs insurrectionnels. Un agent (Séverin Brillant, inspecteur) du centre, le tri postal de la gare du Nord, à Paris, se souvenait de la dernière réunion de l’association professionnelle, en juillet 1944.

« Les postiers étaient venus nombreux à cette assemblée car, ils pressentaient que des évènements décisifs allaient se produire à court terme. La discussion était restée sur le plan revendicatif : les agents réclamaient une prime de 1 000 francs et une avance de trois mois de salaire car le bruit courait que l’on risquait de ne pas être payés pendant plusieurs mois, lorsque, vers la fin, une voix s’éleva, au fond de la salle. Un camarade que je ne connaissais pas, était monté sur une chaise et nous appelait, au nom de la CGT clandestine, à nous préparer à contribuer, par la grève mais aussi par les armes, à la libération de la capitale qui était proche. Après avoir crié : Vive la liberté ! Vive la France !, l’orateur qu’un accompagnateur protégeait pris rapidement la fuite car la police arrivait déjà. Nous étions admiratifs devant tant de courage. Je fis connaissance plus tard de ces deux militants de la Fédération : Désiré Delherbe et Louis Penissard »(3).

En conclusion, les archives que nous avons pu consulter et les témoignages recueillis (difficilement car les témoins vivants sont très âgés) permettent toutefois de dire que les APF ont été un cuisant échec pour l’Etat de Vichy et les quelques « syndicalistes » qui s’étaient mis honteusement à son service. Elles ont rencontré l’indifférence, voire l’hostilité des fonctionnaires des PTT. Elles n’ont jamais joué un rôle réellement syndical, ne traitant que des questions de peu d’importance et ignorant les aspirations de ses membres salariés. Elles ont connu un certain fonctionnement (régularité relative des réunions, participation assez nombreuse des agents …) là où elles étaient animées par des syndicalistes (confédérés ou unitaires) pour lesquels elles constituaient un moyen de contact et de propagande (prudente) en faveur des véritables syndicats clandestins et des mouvements de résistance. En fait, elles n’ont guère laissé de traces dans le souvenir de la profession.

 

 

(1) M.O. Baruch, Servir l’Etat français. L’administration en France de 1940 à 1944, Paris, Fayard 1997 p.283

(2) Archives du Musée de la Résistance nationale, fonds thématique, carton n° 117, Syndicats.

(3) Entretien avec Séverin Brillant, s. d.

 

(*) Texte écrit par Michel Delugin dans l’ouvrage : « Le syndicalisme dans la France occupée » (Sous la direction de Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky - Collection Histoire) 508 pages, Presses Universitaires de Rennes 2008.