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Discours de M. Philippe Wahl

Président-directeur général

A l’occasion de la cérémonie commémorative

de l’Armistice du 11 novembre 1918

 

 

Mesdames et Messieurs les représentants des Associations d’Anciens combattants,

Mesdames et Messieurs,

 

Comme chaque année, nous voici réunis pour célébrer l’Armistice de 1918, et honorer la mémoire de tous les postiers combattants qui sont tombés au front, disparus dans le fracas de la Première Guerre Mondiale.

On a peine à se représenter l’échelle des sacrifices qui furent alors consentis : rappelons-nous qu’il y eut, pour la seule France, 1000 morts par jour pendant plus de 1500 jours !

Cette guerre a littéralement cassé en deux l’histoire européenne, et marqué l’entrée de l’Humanité dans le terrible 20ème siècle.

L’année 1917, dont nous célébrons le centenaire, fut d’abord celle de l’épuisement des troupes françaises –puis de leur sursaut.

    Rappelons-nous.

En avril, le chef d’état-major de l’Armée française, le général Nivelle, décida de lancer une grande offensive entre Reims et Soissons, l’offensive dite du « chemin des Dames » - dont le nom est devenu synonyme de « sacrifice inutile ». Cette bataille, fondée sur le primat absolu de l’offensive, devait causer la mort de 200 000 soldats français.

En vain.

Dans les semaines qui suivirent commencèrent les mutineries, immortalisées par la poignante « chanson de Craonne ». Souvenons-nous toutefois, pour ne pas faire mentir l’Histoire, que les mutins ne protestaient pas majoritairement contre la nécessité de se battre, mais contre les méthodes du Haut-Commandement.

Le Général Nivelle fut relevé de ses fonctions. Le nouveau chef d’état-major, après une répression sévère, améliora l’ordinaire, augmenta le rythme des permissions et opta pour une stratégie plus économe du sang des hommes. Il la résuma en une phrase : « J’attends les chars et les Américains ».

Les Américains, justement, s’apprêtaient à entrer dans la Guerre.

Il faut dire que l’Empire allemand, depuis janvier 1917, avait décidé de reprendre la guerre navale à outrance, et de couler tous les navires américains, y compris civils et commerciaux, qui approcheraient l’Angleterre. On se rappelle que la Marine allemande avaient déjà coulé en 1915 le paquebot Lusitania, ce qui avait entamé le retournement de l’opinion Outre-Atlantique.

Mais, en 1917, les torpillages atteignirent un tel niveau d’intensité que le Président Wilson obtint sans difficulté, le 6 avril, l’accord de la Chambre des Représentants pour entrer dans le conflit.

Il faut ajouter que l’interception d’un télégramme secret, par lequel le gouvernement allemand proposait une alliance anti-américaine au gouvernement mexicain, avait achevé de lever les préventions du peuple américain (Le Gouvernement du Kaiser allait jusqu’à promettre aux Mexicains l’annexion du Texas et de l’Arizona... !)

En juin 1917, le général Pershing débarqua donc à Boulogne-sur-Mer, et en octobre, près d’un million de soldats américains avaient pris pied sur le continent.

En novembre, enfin, eut lieu la prise du Palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg, qui marqua le début de la révolution bolchevique en Russie ; une des premières conséquences de ce changement de régime fut la conclusion d’une paix séparée avec l’Allemagne, au printemps 1918, qui redonna un peu d’oxygène à l’armée allemande, au bord de l’épuisement.

Ainsi l’année 1917 fut-elle marquée par des événements immenses dont les conséquences géopolitiques allaient déterminer tout le siècle à venir : la perte de l’hégémonie européenne, la montée en puissance des Etats-Unis, l’avènement du totalitarisme.

Tout se mettait progressivement en place pour la suite –dramatique- de l’Histoire.

Au milieu de tous ces événements démesurés, en dépit de tout, la vie continuait. Dans des conditions que nous avons peine à nous figurer, les sentiments simples qui font la saveur de la vie parvenaient encore à s’exprimer, à se transmettre, à se faire une place dans le cœur des hommes.

Au fond des tranchées, dans le froid, la boue et le sang, le courrier demeurait comme un filet de lumière dans la nuit.

L’an dernier, je vous avais lu, à ce propos, un extrait des Croix de Bois de Roland Dorgelès ; eh bien, je vais vous en lire un autre, qui nous est adressé à travers le temps, et qui témoigne tout à la fois de la grande misère de la guerre et de l’incroyable ténacité de la vie - jusqu’au milieu de l’enfer :

« Il a fallu la guerre pour nous apprendre que nous étions heureux. Maintenant, nous savourons la moindre joie. Le bonheur est partout : c’est le gourbi où il ne pleut pas, une soupe bien chaude, la litière de paille sale où l’on se couche, l’histoire drôle qu’un copain raconte, une nuit sans corvée… Le bonheur ? Mais cela tient dans les deux pages d’une lettre de chez soi, dans un fond de quart de rhum. Pareil aux enfants pauvres, qui se construisent des palais avec des bouts de planche, le soldat fait du bonheur avec tout ce qui traîne. »

Aujourd’hui, nous pensons à tous ces hommes qui s’endormaient dans le froid, au fond de leur tranchée, serrant une lettre sur leur cœur ; aujourd’hui, ils dorment tous sous la terre de France et nous ne les oublions pas.

Nous pensons tout spécialement aux 75 000 agents des PTT mobilisés, et aux 4 000 qui furent tués à l’ennemi.

Je souhaite aussi que nous rendions hommage à un grand postier, Augustin-Alphonse MARTY, inspecteur général des Postes, fils de facteur rural, qui réorganisa complètement la Poste aux Armées en novembre 1914. 

C’est grâce à lui que le Courrier et les Colis, qui comptaient tant pour les poilus, purent être acheminés de manière efficace pendant tout le conflit.

Pour comprendre l’importance de cette réforme, il faut bien se représenter qu’à la fin de l’été 1914, le système postal militaire français était au bord de la thrombose.

L’explosion des volumes de courrier et de colis dépassaient complètement les capacités de la Poste aux Armées. 

Le courrier des poilus mettait deux, voire cinq semaines pour parvenir à leurs familles. Entre-temps, leurs auteurs étaient parfois tombés au combat…

Il fallut l’ingéniosité et l’efficacité de Marty, postier civil repéré par le Général Joffre, pour concevoir un système d’adressage et d’acheminement efficace.

C’est ainsi que Marty, et je reprends ici les termes de sa citation à l’ordre de l’Armée, « organisateur de premier ordre, contribua pour une large part à soutenir le moral des troupes pendant plus de quatre ans de guerre. »

Nous devons à Sébastien Richez, l’historien de notre grande maison, d’avoir redécouvert l’histoire et les mérites de ce postier oublié, logisticien de génie. 

Aussi, j’ai souhaité que la Poste lui consacre un timbre cette année ; timbre que j’ai eu le plaisir de dévoiler officiellement la semaine dernière au Musée de la Grande Guerre de Meaux, en présence des descendants d’Augustin Marty.